Le troisième ouvrage du Festival de la Follembûche, donné à Magnac-Bourg et Aix-sur-Vienne (87) est les Contes de Perrault de Félix Fourdrain. (Le premier, Divas, Divettes, repris en octobre, sera chroniqué ultérieurement).
Représenter les Contes de Perrault en version concert est une gageure. Si l’ouvrage entre dans la catégorie des opérettes classiques, il est aussi intitulé féerie (en 4 actes et 22 tableaux). Le concert est aux antipodes des effets visuels et autres fastes du genre. C’est parce que le Festival croit dans la valeur comique et musicale des Contes de Perrault que l’ouvrage est proposé en version concertante.
Félix Fourdrain (1880-1923) est un musicien particulièrement éminent formé à l’École Niedermeyer et au Conservatoire de Paris. Il a comme professeurs et maîtres rien moins que Widor et Massenet, ce dernier avec lequel il entretiendra un lien privilégié. Il touche à tous les genres musicaux. Il se distingue d’abord dans l’opéra, puis il s’oriente vers l’opérette dans laquelle il peut investir le même métier sérieux que celui qu’il peut déployer par ailleurs. Il se fait remarquer par la Légende du point d’Argentan, donnée à l’Opéra-Comique en 1907. Il sera encore à l’affiche, après plusieurs autres titres, pour un opéra, Madame Roland, à Rouen en 1913, l’année où sont créés à la Gaîté (le 27 décembre) les Contes de Perrault. Il fera représenter six opérettes. Puis un certain nombre d’autres seront données à titre posthume (il disparaît à 43 ans). On remarquera que ses opérettes basculent, pour les dates, dans les Années Folles, même si une seule, Dolly (1921), emprunte aux nouveaux rythmes jazzy. Mais en dépit de cette incursion, notons que, sollicité par le frère d’Albert Willemetz pour composer la partition de Phi-Phi, il a préféré orienter ce dernier vers Henri Christiné, plus désigné que lui pour écrire des chansons.
Rappelons enfin que la Follembûche a monté les Maris de Ginette (1916) de Fourdrain il y a trois ans.
Survol des Contes de Perrault

La réception
Les Contes de Perrault, sur un livret d’Arthur Bernède et Paul de Choudens, sont créés le 27 décembre 1913 à Paris au théâtre de la Gaîté.
Le spectacle a été bien reçu par le public. Dans les Annales du Théâtre et de la Musique (1913) Noël et Stoullig en disent du bien : « Livret adroit ; musique chantante à la manière de… Massenet et toujours fort agréablement rythmée. » C’est Yvonne Printemps à l’aube de sa carrière qui, après avoir attendu la date de sa majorité pour voir son contrat signé, a créé le rôle du Petit Poucet / le Prince Charmant (ce dernier étant à l’origine un rôle de travesti).
Même si on reste dans la sphère de l’opérette classique, musicalement on est plus près de Louis Ganne ou de Charles Cuvillier, dont les valses ou les orchestrations sont assez typées au début du siècle, que d’Audran ou Lecocq.
On reviendra sur diverses particularités dramatiques et musicales en déroulant plus loin la distribution.

Le livret
Comment désigner le livret des Contes : un peu foutraque, un peu patchwork, un peu méli-mélo… En réalité la version littéraire des Contes de Perrault est remarquablement utilisée. Le livret montre comment sous des formes diverses les situations des contes s’enchaînent avec bonheur, se superposent, se répètent, s’approfondissent. Si chaque acte ou tableau est plutôt centré autour d’un seul conte, les personnages s’exfiltrent de leur histoire et circulent dans l’ensemble de la pièce.
N’irait-on pas jusqu’à s’étonner que Bruno Bettelheim n’ait pas intégré l’ouvrage lyrique comme paradigme dans sa célèbre Psychanalyse des contes de fées ?
De l’un à l’autre des contes plusieurs thèmes se recoupent. On pense par exemple à celui de la beauté physique confrontée à la laideur, plus qu’aux aux contreparties intellectuelles qui accompagnaient le difforme chez Perrault. Le thème reviendra par deux fois dans la féerie, à la fois comme ressort dramatique et enjeu sentimental.

L’intrigue
Acte I
La féerie commence quand le Petit Poucet après avoir été perdu retrouve avec ses frères la maison de ses parents. Il devra compter comme tous les personnages à venir avec un bon génie, la fée Morgane, émanation d’un mystérieux Oiseau Bleu, et un génie démonique et malfaisant, Olibrius, deux êtres qui sont structurants dans la féerie. Leurs interventions scandent souvent les métamorphoses, les coups de théâtre, les changements de tableaux.
Le Petit Poucet, après avoir tranché, plus habile que Tamino, la tête d’un serpent, enveloppe d’Olibrius (qui cède sur un de ses pouvoirs), demande à la Fée d’être transformé en Prince Charmant. Il est transporté avec ses parents devenus Roi et Reine et ses frères dans un palais à l’identique de celui de Cendrillon.
Avant le tableau suivant précédé d’un interlude, on entend la très belle valse « Oubliez le passé pour vivre votre rêve » (duo Fée Morgane / Prince Charmant)
Dans le cabinet de toilette de Mme de la Houspiniolles et de Monsieur de la Pinchonnière, de Jacotte et d’Aurore, filles de la première, et de Cendrillon fille du mari, on s’active pour se rendre au bal pendant lequel le Prince choisira sa future épouse. Cendrillon souffre d’être maltraitée et d’être privée de cette sortie où elle aurait eu ses chances de séduire le Prince. Restée seule (« Rêverie de Cendrillon »), elle est rejointe par la Fée Morgane qui lui propose de partir elle aussi à ce bal et la pare de riches atours. Le carrosse prévu est remplacé au dernier moment par un piètre équipage qu’Olibrius a substitué au transport attendu. Morgane fait appel aux filles du grand Merlin qui installent Cendrillon sur un croissant de lune qui l’emportera chez le Prince. Une seule consigne : rentrer avant minuit !
Le tableau bâti sur plusieurs ensembles concertants, un terzetto (« Heck, Heck ») fait entendre aussi bien des chansons populaires que des motifs wagnériens.

Acte II
Le Prince Charmant n’accorde aucun intérêt aux jeunes personnes qu’on lui présente ne rêvant que d’une imaginaire « princesse lointaine » (Triolets : « C’est une princesse lointaine »). Celle qui demande à être reçue pourrait bien être la jeune femme espérée. Le coup de foudre s’ensuit. Le Prince demande à son père de le marier au plus vite. Olibrius contrarié change le Prince en un Riquet la Houppe déplaisant, détaille une alerte Chanson (« Il était un prince Charmant ») et entraîne l’assemblée dans un Galop infernal.
En dépit de la laideur de son amoureux, Cendrillon l’assure de son amour, « les yeux du cœur » l’emportant sur l’apparence physique (Duo : « Beau comme un Dieu »). Mais alors que Cendrillon laisse passer l’heure fatidique de minuit, Olibrius revient à la charge et accompagné de ses gnomes et djinns enlève Cendrillon dans un grand fracas, la fée Morgane n’ayant pas de parade.
Acte III
Cendrillon a été transportée chez Croquemitaine et Barbe-Bleue (Duo : « Couplets du Bicarbonate »). La Fée Morgane permet à Cendrillon de s’enfuir sous le déguisement de Peau d’âne, alors que les six femmes ressuscitées de Barbe-Bleue embrochent leurs tortionnaires.
C’est le château du Chat Botté qui sert de cadre à la suite des aventures. Les librettistes ont su à fois faire revenir les Houspignolles et reprendre le narratif du conte de Perrault (le meunier, le marquis de Carabas et le Roi). Cendrillon est métamorphosée en servante, mais doublée de pouvoirs qui lui permettent de redevenir elle-même, jouant donc sur les deux tableaux. C’est ainsi qu’on assiste à la situation inversée de la femme laide et du jeune homme épris d’une amoureuse belle. Se croyant aimée pour sa seule beauté, elle ne donne pas cher de la déclaration de son amoureux (Duo : « Laissez-moi vous conter mon histoire »). Alors que Prince revient sur ses sentiments, Olibrius entend une nouvelle fois gâcher le plaisir. Il endort la cour pour cent ans.
Acte IV
La jeune femme ne se verra reconquise et aimée par le Prince, à l’instar de la Belle au bois dormant, qu’à la fin de ce temps. Au réveil tous reprennent leur vie d’avant. Le Chat Botté s’ajoute un nouveau fait d’arme en demandant à Olibrius de se transformer en rat, l’animal favori des félins. Tous se retrouvent pour un happy-end, fléché par… le Petit Chaperon Rouge !

Dramaturgie musicale et profils vocaux : une distribution impeccable
L’ouvrage est une féerie qui obéit à certaines conventions théâtrales imposées par le genre. Notons que les féeries ne sont pas toutes d’une aussi riche matière musicale qu’est celle des Contes de Perrault, ce type de spectacle servant souvent à recycler des morceaux plus ou moins connus. L’ouvrage de Fourdrain, qui emprunte à huit contes de Perrault, additionne, outre le chœur et le ballet, 17 personnages distribués à 13 interprètes, certains en jouant trois. Il n’y a donc pas de comprimari, tous les interprètes bénéficiant d’un rôle consistant. Le contraire n’aurait pas permis de densifier et de faire fonctionner les 22 tableaux.
Nous avancerons dans l’ordre des entrées en scène des personnages, afin de n’occulter ni les morceaux solistes, ni les scènes d’ensemble.
Le spectacle s’ouvre, après le « chœur des Petits Lapins », par la voix cristalline et joliment timbrée de Natassia Cabrié-Kolski dans le rôle du Petit Poucet ; la chanteuse reviendra deux fois par la suite, dans le Chat Botté dont l’interprétation très enlevée de la Chanson s’inscrit dans un profil vocal idéal et dans une intervention furtive et un peu de dernière minute du Petit Chaperon Rouge au quatrième acte qui a réjoui le public, tant la comédienne y met d’expression.
Les parents du Petit Poucet ne tardent pas à apparaître d’abord éplorés, puis ragaillardis par les retrouvailles avec leurs enfants. La version concert n’empêche pas de laisser toute sa place à la comédie. Les deux personnages seront vite affublés des titres de Reine et de Roi. Dans la première Jeanne-Marie Lévy s’imposera d’emblée par sa personnalité scénique et vocale (on reviendra plus loin sur le cas de cette belle artiste). Le père devenu Roi est interprété par Fabien Leriche, présent à tous les actes, déployant une voix homogène et mordante de baryton, donnant une réelle substance musicale à chacune de ses interventions, notamment au troisième acte où, même privé d’air séparé, il ne manque pas de relief.
On est toujours au premier acte quand apparaissent la Fée Morgane, Olibrius et le Petit Poucet versus le Prince Charmant. Charlotte Bonnet, soprano lyrique, met à bien son expérience dans l’opéra pour faire de Morgane qui côtoie la magie et la transcendance un rôle puissant, doté de couleurs accordées aux pouvoirs détenus. Les grandes envolées vocales vont de pair avec un jeu surplombant.
Son alter ego maléfique, Olibrius, est distribué à Nicolas Bercet qui propose une solide incarnation du personnage dont il extériorise les codes du mauvais génie (un peu de salon tout de même !) tout en restant distancié ; l’éloquence vocale prolonge cette interprétation en mettant dans les airs dédiés, par exemple dans la « Chanson de Riquet à la Houppe », un souffle, une projection, une scansion qui imposent verbalement et mélodiquement les forces du maléfice.

Le type de personnage et la tessiture vocale du Prince Charmant trouvent chez le ténor Alexandre Nervet-Palma un interprète idéal. L’éclat de la voix, son charme aussi, se nourrit d’un timbre riche en harmoniques et d’une élocution raffinée. Le public a été séduit aussi bien par le « mezzo voce » et les nuances dans les « triolets » de l’acte II que par le lyrisme et le slancio qui permettent dans la conversation en musique et les duos de faire émerger les affects qui traversent le personnage.
On ne peut séparer les personnages composant la famille de Cendrillon dont cette dernière s’affranchira. Au début du tableau, Madame de la Houspignolles, ses filles Javotte et Aurore, Monsieur de la Pinchonnière existent soudés dans les ensembles concertants, scandés et non dépourvus de folie, qui leur sont consacrés. On est dans la fameuse scène des préparatifs pour le bal dans le conte de Cendrillon où la comédie prend sa pleine part. Jeanne-Marie Lévy emmène sa famille en extraordinaire comédienne dans un monde aussi cruel que risible ; une voix aussi lyrique, percutante et bien timbrée comme l’est celle de Jeanne-Marie Lévy n’est aussi fréquente ni même évidente dans ce type de rôle bouffe. Dans le rôle d’une Javotte exubérante à souhait Nathalie Courtioux-Robinier fait preuve d’une réelle maestria comique et d’une vocalité assurée. La vis comica de l’Aurore de Margot Fillol pour être moins débridée n’en est pas moins efficace (et la voix très gouleyante !). Qui rêver de mieux dans la Pinchonnière que Dominique Desmons qui passe par tous les états que traverse le personnage traduits par une voix unique dont la souplesse, la sonorité et la diction font merveille.
Isabelle Savigny est une Cendrillon lumineuse, à la voix longue et aux superbes et expressives inflexions lyriques. Toutes les facettes du personnage sont bien rendues : les demi-teintes sur le souffle de la rêverie initiale, la vocalité épanouie dans les premiers duos, le trouble dans celui de l’acte III, mais aussi le chant de caractère, le côté opérette, quand elle joue dans une scène de déguisement comique la servante souillon au troisième acte. C’est par un art maîtrisé qu’Isabelle Savigny sublime vocalement les traits d’un personnage devenu intemporel.
On retrouve Dominique Desmons à l’acte III dans un Barbe-Bleue, d’abord décidé, puis terrifié au côté du Croquemitaine de Jean-Pierre Descheix, tout aussi halluciné. Le « duo du Bicarbonate » est un modèle de parlé chanté très vocal et de complicité scénique (les rôles sont écrits pour des Trials).
Les actes IV et V font revenir les personnages dans des scènes de théâtre mais exposent aussi les voix. Bien qu’on soit dans une version de concert, quelques jeux de scène et des accessoires permettent de divertir le public !
Terminons par deux interprètes qui nous ont échappés, mais pas aux spectateurs : Jean-Claude Robert, parfait en Meunier, et François Dieuaide, huissier classieux et speaker à l’ancienne subtilement parodié.
Le Chœur Madrigal et celui du Festival grâce à la clarté d’émission de ses membres, la projection de l’ensemble sont un apport essentiel à la réussite du spectacle.
Pauline Chevalier-Hennequin parvient par son jeu pianistique à faire passer toute la richesse de la partition : le climat Belle Époque et ses valses indépassées, les multiples citations à peine déguisées d’ouvrages lyriques de Meyerbeer, Gounod ou Wagner, le phrasé théâtral au cœur de la féerie. Jérôme Lys au violon souligne les moments les plus romantiques ou exaltés et apporte un réel plus à l’accompagnement.
Le spectacle a été longuement applaudi, le public étant conscient qu’il assiste au Festival Opération Opérette à des ouvrages dont l’intérêt n’est plus à démontrer et qu’il ne peut voir nulle part ailleurs.
Didier Roumilhac
Aixe-sur-Vienne, 6 septembre 2026
Les Contes de Perrault (Félix Fourdrain)
Piano : Pauline Chevalier-Hennequin – Violon : Jérôme Lys – Études musicales : Dominique Desmons.
Distribution :
Cendrillon : Isabelle Savigny – Le Prince Charmant : Alexandre Nervet-Palma – La Fée Morgane : Charlotte Bonnet – Olibrius : Nicolas Bercet – Monsieur de la Pinchonnière / Barbe-Bleue : Dominique Desmons – Le Petit Poucet / Le Chat Botté / Le Petit Chaperon Rouge : Natassia Cabrié-Kolski – La Reine (Guillaumette) / Madame de la Houspignolles : Jeanne-Marie Lévy – Le Roi (Guillaume) : Fabien Leriche – Javotte : Nathalie Courtioux-Robinier – Aurore : Margot Fillol – Croquemitaine : Jean-Pierre Descheix – Le Meunier : Jean-Claude Robert – L’Huissier / Récitant : François Dieuaide.
Chœur Madrigal / Chœur du Festival Opération Opérette






