Pour l’ouverture de sa 65e saison, le Festival Lehár de Bad Ischl a fait un choix qui a du sens : monter pour la première fois de son histoire Boccaccio, l’ouvrage le plus abouti de Franz von Suppé. Une manière d’aller chercher, en amont de Lehár et de Kálmán, l’une des sources mêmes de la grande opérette viennoise.
Créé à Vienne en 1879, Boccaccio s’inspire, par ricochets successifs, du Décaméron de Giovanni Boccaccio (Boccace). Suppé y déploie une écriture bien plus ambitieuse qu’il n’y paraît : ensembles fouillés, chœurs nombreux, grandes scènes à la limite de l’opéra. On y entend, derrière l’élégance viennoise, une invention mélodique généreuse, le goût des ensembles, une orchestration brillante et l’influence des grands compositeurs italiens.

L’histoire, elle, tient de la comédie généreuse : à Florence, le poète Boccaccio scandalise les maris de la ville en racontant, nouvelle après nouvelle, les aventures galantes de leurs épouses. Lui-même multiplie les conquêtes jusqu’au jour où il tombe réellement amoureux de Fiametta, dont l’identité cache une intrigue plus politique qu’il n’y paraît. Maris trompés, femmes émancipées et jeunes amoureux se croisent dans un joyeux inventaire de quiproquos, avant que tout ne se dénoue, comme il se doit.

Thomas Enzinger, metteur en scène et intendant du festival, a bien compris qu’il serait vain de chercher dans Boccaccio une quelconque vérité historique. Sa mise en scène s’ouvre sur des personnages surgis du public d’aujourd’hui, qui basculent peu à peu dans la Florence du XIVe siècle : une manière simple et efficace de rappeler que Boccaccio est avant tout celui qui invente des histoires, et que nous le voyons faire, en direct.
Le décor de Stefan Wiel, coloré et presque tiré d’un livre d’images, et les costumes très identifiables de Sven Bindseil, installent une Florence rêvée plutôt que reconstituée : un théâtre populaire qui va de la commedia dell’arte à Feydeau. Le spectacle assume son foisonnement : scènes de rue, apparitions et déplacements permanents, dans un joyeux désordre parfaitement maîtrisé.
La chorégraphie de Lukas Ruzicka et la présence du Tanzensemble entretiennent cette animation permanente sans pour autant transformer l’opérette en comédie musicale.

Suivant la tradition voulue par Suppé, Boccaccio est confié à une voix de femme. Christina Sidak y trouve une autorité naturelle : présence immédiate, médium dense, et une vraie tendresse dans les moments où le séducteur découvre qu’il est bien plus facile de raconter l’amour que de le vivre. Face à elle, Maria Ladurner prête à Fiametta un soprano lumineux et une simplicité bienvenue au milieu de cette agitation permanente.
Les deux couples de bourgeois trompés forment le pôle comique de la soirée : Gerd Vogel (Lotteringhi) et Hans Gröning (Lambertuccio), en maris outragés et convaincus de leur bon droit sont d’autant plus drôles qu’ils demeurent persuadés de leur autorité. Ils donnent une savoureuse réplique à Domenica Radlmaier (Isabella) et Miriam Portmann (Peronella épouses qui ne sont plus seulement les victimes du vaudeville mais bien celles qui mènent le jeu. Autour d’eux, Philip Guirola Paganini (Leonetto) et Martin Lechleitner (Pietro) complètent une distribution homogène, à laquelle s’ajoutent Nikola Basta et Ioan Toma.

Le Chœur du Lehár Festival, préparé par Matthias Schoberwalter, incarne à lui seul la population de Florence. La foule commente, s’agite et participe constamment à l’action contribuant à cette sensation du mouvement qui caractérise toute la soirée.
Mais la vraie révélation de ce spectacle vient de la fosse. Christoph Huber prend Suppé au sérieux : sa direction précise et mobile, toujours attentive aux chanteurs ne cherche jamais à alléger artificiellement la partition, laissant l’orchestre respirer et les grands ensembles s’épanouir avec une ampleur presque opératique, sans jamais perdre l’élan qui fait avancer la comédie. Le Franz Lehár-Orchester restitue avec évidence cette alliance si particulière à Suppé entre effervescence viennoise et sensualité italienne et rappelle, si besoin était, qu’une opérette ne survit au temps que grâce à son inspiration mélodique. Suppé n’a d’ailleurs nul besoin d’être dépoussiéré : il suffit de le jouer.
Pierre Fortino
11 août 2026
Boccaccio (Franz von Suppé)
Direction musicale : Christoph Huber – Mise en scène : Thomas Enzinger – Décors : Stefan Wiel – Costumes : – Chorégraphie : Lukas Ruziczka – Lumières : Johann Hofbauer.
Distribution :
Boccaccio : Christina Sidak – Fiametta : Maria Ladurner – Lotteringhi : Gerd Vogel – Isabella : Domenica Radlmaier – Lambertuccio : Hans Gröning – Peronella : Miriam Portmann – Pietro :Martin Lechleitner – Leonetto :Philip Guirola Paganini – Le Moine : Nikola Basta – Le Crieur : Ioan Toma.
Franz Lehár-Orchester – Chœur du festival Lehár de Bad ischl – Tanzensemble du Lehár Festival Bad Ischl.




