Jeanne Granier, (1852 – 1939)

Jeanne Granier, (1852 – 1939)

Portrait de Jeanne Granier par Nadar

Dans les années 1860, au troisième étage d’un immeuble situé près de Notre-Dame-de-Lorette, à Paris, une fille discute avec entêtement avec sa mère :
« –  Je veux être modiste !
– Bon…, bon… tu seras modiste ! Mais tu vas d’abord apprendre la musique ! et sérieusement s’il te plaît ! »
C’est ainsi que la petite Jeanne Granier, qui finira par renoncer à sa première vocation, se met sérieusement à l’étude de la musique et deviendra l’une des grandes figures de l’opérette, notamment pour Lecocq dont elle fut l’une des principales interprètes, avant de se reconvertir avec autant de succès dans une seconde carrière purement théâtrale.

– Des débuts rapides

Née le 31 mars 1852 à Paris, Jeanne est la fille de l’actrice Emma Granier, pensionnaire du Théâtre du Vaudeville et du théâtre du Palais-Royal. De par son métier, l’actrice a acquis un tour d’esprit dont sa fille héritera. Ainsi, lors d’une tournée, devant une salle presque vide qui chahute les comédiens, Emma se retournant vers les premiers fauteuils, profère, menaçante :
« Ah ! faites attention… Ce soir nous sommes plus nombreux que vous ! »

L’éducation musicale de Jeanne est confiée à Madame Barthe-Banderali qui lui fait étudier à la fois la musique et, en opéra-comique, le Girofle Girofla 1répertoire italien et français. Peu à peu le métier entre et, avec l’audace de ses vingt ans, la jeune fille se présente à Cantin, le directeur des Folies-Dramatiques qui lui demande :
« – Quelles sont tes prétentions ? Que veux-tu gagner par mois ?
– Trois cents francs, Monsieur !
Cantin éclate d’un rire moqueur :
– Cent écus ! Tu te moques de moi ! Avant de gagner cela chez moi, ma petite, il te faudra manger de la vache enragée… la porte est là. »

Une autre audition, devant Offenbach, s’avère plus satisfaisante car le maître l’engage dans La Jolie parfumeuse comme doublure de Louise Théo. Celle-ci, la nouvelle coqueluche du Tout-Paris, tombe malade quatre jours plus tard ; Jeanne qui a déjà appris le rôle, se propose de la remplacer au pied levé et remporte un véritable succès. Meilhac, qui est dans la salle, vient la féliciter et lui promet de ne pas l’oublier.

En attendant, Jeanne est engagée au casino d’Étretat, station alors à la mode, où elle chante tous les emplois de soprano qu’on lui propose. Sa notoriété naissante arrive aux oreilles de Charles Lecocq qui cherche une interprète pour la version parisienne de son nouvel ouvrage, Giroflé-Girofla. Charmé par sa voix, le compositeur lui fait chanter tout ce qu’elle sait au cours d’une audition qui dure presque un mois.

La reine de La Renaissance

Jeanne Granier dans Le Petit Duc
Jeanne Granier dans “Le Petit Duc”

Après avoir triomphé à Bruxelles, avec Pauline Luigini dans le rôle principal, c’est au théâtre de La Renaissance que Giroflé-Girofla est donnée, avec Jeanne Granier dans le double rôle des jumelles. Pour les spectateurs, cette nouvelle chanteuse est un enchantement et dès le lendemain de la création, le 11 novembre 1874, elle est saluée étoile de première grandeur. Douée d’une physionomie piquante, pleine de verve et de gaieté, elle conquiert la faveur du public et celle du compositeur, et sera de la plupart des pièces du maître créées dans ce théâtre.

Ainsi, fin 1975, La Petite mariée remporte à son tour un grand succès et le talent de Jeanne Granier : « qui joue avec un goût exquis, empreint de charme et de malice, le rôle de la timide Graziella » n’y est pas étranger.

Donnée le 3 février 1877, La Marjolaine connaît un demi-succès mais, heureusement, une excellente distribution, au premier rang de laquelle Jeanne Granier fait l’unanimité, permet d’atteindre 116 représentations.

Lecocq se rattrape avec Le Petit duc qui est l’un de ses ouvrages les plus réussis. Représenté le 25 janvier 1878, il connaît un succès énorme, comparable à celui de La Fille de Madame Angot. La distribution, jugée « hors-ligne » par le compositeur se montre tout à fait à la hauteur du chef d’œuvre avec, dans le rôle écrasant du petit duc, une Jeanne Granier éblouissante, définitivement classée grande artiste et qui aborde pour la première fois le travesti. « Les culottes, cela va encore, dit-elle malicieusement, mais décidément, la femme n’est pas faite pour porter la cuirasse ! ». La pièce est donnée plus de trois cents fois d’affilée et connaît de nombreuses reprises. Signalons celle de 1888, à l’Éden-Théâtre, avec Jeanne Granier toujours aussi étourdissante de charme et de verve.

Les deux dernières pièces de Lecocq créées à La Renaissance, malgré les livrets de Meilhac et Halévy (en fait surtout à cause d’eux) sont loin de valoir la précédente. La Petite Mademoiselle (1879) est un semi-échec que seule Jeanne Granier sauve en partie, par contre elle ne peut rien pour éviter le four de la suivante : Janot (1881).

– La Renaissance sans Lecocq

Si Lecocq sort amoindri de ces échecs, ses réussites à venir ne seront plus que ponctuelles et d’une moindre importance ; par contre Marjolaine 5 GranierJeanne Granier continue d’être adulée du public.

En 1880, dans Les Voltigeurs de la 32e, de Planquette, où elle incarne plusieurs rôles, elle suscite ces compliments de Noël et Stoullig : « Quelle fine comédienne que Mlle Granier, et avec quel art et quelle variété elle compose tous ses rôles. Jamais on ne la retrouve la même et, dans chacune de ses créations sur cette scène de La Renaissance où elle est née à l’art et où elle a grandi si vite et si brillamment, il semble qu’elle apporte des qualités nouvelles qu’on était loin de lui soupçonner ».

En 1882, Koning, le directeur de la Renaissance depuis 6 ans, se retire et cède la place à M. Gravière dont le premier acte administratif est le réengagement de Mlle Granier à des conditions exceptionnellement brillantes et avec le droit de choisir ses rôles. Le premier est celui de Fiamma dans une féerie-opérette en 4 actes, Madame le Diable, composée par Serpette. Les répétitions sont entachées d’un différend opposant la vedette au compositeur, celui-ci s’offusquant que Mlle Granier veuille introduire subrepticement un morceau d’Hervé dans son rôle. L’affaire est réglée au profit de Serpette, ce qui n’empêche pas la vedette d’interpréter crânement les multiples avatars de son rôle, celui de l’épouse d’un diable de second plan. Parmi les clous du spectacle, les frères Isola rapportent celui-ci dans leurs « Souvenirs » : « Dans Madame le Diable, un personnage de la pièce arrivait sur la scène avec une valise de petite dimension à la main. Il l’ouvrait, et Jeanne Granier en sortait costumée en diable. Son extrême minceur lui permettait de réussir cette acrobatie. »

Ninetta, premier opéra-comique de Pugno (1882), s’avère être un four, de par un mauvais livret et une musique peu inspirée. L’ouvrage ne dépasse pas 16 représentations et on se dépêche de remonter Le Petit Duc suivi de la reprise en avril 1883 de Belle Lurette l’opéra-comique posthume d’Offenbach. Créée en 1880 par Jane Hading, il permet grâce à Jeanne Granier de briller de nouveaux feux. « Elle a chanté en grande cantatrice, avec une ampleur magistrale, avec une voix superbe et avec un talent de premier ordre qui n’a jamais été plus évident » (Noël et Stoullig).

À la fin de la même année, elle crée avec succès une nouvelle opérette de Serpette, Fanfreluche qui, malgré un livret compliqué, permet à nouveau à Jeanne Granier de triompher. Elle y joue une fois de plus plusieurs incarnations d’un même personnage : Brézette, sa sœur Fanfreluche, un officier des gardes françaises, une paysanne auvergnate et une jeune Espagnole ; une multiplicité de personnages qui semble être devenu sa spécialité.

– Une artiste convoitée

Après son départ de La Renaissance qui semble vouloir revenir au théâtre parlé, elle paraît dans la plupart des théâtres d’opérette de la Granier Mam zelle Gavrochecapitale. Le 12 janvier 1885, aux Variétés, elle est de la création de Mam’zelle Gavroche, une comédie-vaudeville fort spirituelle mise en musique par Hervé et dans laquelle « elle était simplement adorable. Le tout-Paris de la première lui avait fait trisser la tyrolienne chantée à la façon de Thérésa et l’avait chaleureusement applaudie dans sa Gigolette. » (Noël et Stoullig).

Le 12 décembre suivant, nous retrouvons Jeanne aux Bouffes-Parisiens pour l’une des premières opérettes de Messager : La Béarnaise, où la encore elle endosse un double costume, celui de Jacquette, la Béarnaise, et de son frère Jacquet, aux côtés de l’excellente Milly Meyer dans le rôle de Bianca.

En octobre 1886, c’est la vaste salle de la Gaîté qui l’accueille avec La Cigale et la fourmi, un opéra-comique d’Audran, dans lequel elle tient le rôle de Thérèse, la Cigale. « Mlle Jeanne Granier nous semble arrivée à l’apogée de son talent si souple et si varié. Elle n’a jamais eu plus de voix ni plus de charme, plus de gentillesse et plus d’esprit… Chanteuse sympathique et comédienne consommée, elle a sauvé plus d’une situation et fait en définitive le succès de la pièce. » (Noël et Stoullig).

Enfin, c’est au Théâtre des Nouveautés, en 1887, qu’on la retrouve, toujours avec le même talent, dans un opéra bouffe de Lacôme, Les Saturnales, une sorte de carnaval débridé mais situé à l’époque des Romains. Jeanne y incarne Rosa, la meneuse de jeu d’une intrigue bien compliquée.

Au-delà des reprises de ses créations, Jeanne Granier marque également de son talent les représentations d’œuvres qu’elle n’a pas créées, notamment les grands Offenbach. On peut citer le fastueux Orphée aux Enfers de la Gaîté, dont elle est l’Eurydice (1887), La Vie parisienne,La Belle Hélène, Barbe-Bleue ou La Grande Duchesse de Gérolstein des Variétés, avec « le brio, la canaillerie distinguée d’Hortense Schneider au plus beau temps des succès de La Grande-Duchesse. » (Noël et Stoullig) Il faut également citer La Fille de Madame Angot, à l’Éden-Théâtre (1888) où elle a pour partenaire Anna Judic. Pour cette pièce, ni l’une ni l’autre des deux divas ne voulant laisser à sa partenaire la première place sur l’affiche, elle conseille au directeur, Bertrand qui s’arrache les cheveux, de mettre leurs deux noms en rond autour du titre ; la solution inspirée de cette proposition réglera le différend.

– Une femme admirée

Aimée du public, Jeanne Granier l’est aussi des musiciens et autres artistes. On a déjà dit l’admiration que lui porte Lecocq qui affirme que si Jeanne Granier abandonnait le chant, il devrait renoncer à la musique. Promesse qui ne sera heureusement pas tenue. Ajoutons également l’estime de Massenet qui lui compose « La jeunesse et l’amour », qu’elle chante dans La Vie de Bohème, à l’Odéon en 1875 et un autre morceau pour Esmeralda dans Notre-Dame de Paris (1879). Quant à Chabrier, il lui dédie sa « Ballade des gros dindons ». Elle est la chanteuse préférée du peintre Renoir et Proust la cite dans « À la recherche du temps perdu ». Elle est de plus décorée de la Légion d’Honneur.

Contrairement à certaines de ses collègues, dont la séduction se prolonge au-delà de la scène, Jeanne ne fait jamais le commerce de ses charmes. Cependant, parmi ses admirateurs assidus, chaque fois qu’il peut venir à Paris, il faut citer le jeune Prince de Galles, futur Edouard VII d’Angleterre dont l’admiration pour la vedette ne se limite pas au seul domaine artistique. Jeanne devient très probablement sa maîtresse et c’est sans doute de cette liaison que naît son fils, André, que certains attribuent plutôt au Comte de Merena, un don Juan patenté.

Hormis divers galas ou revues dont une donnée à l’Opéra-Comique, Le Cœur de Paris, en 1887, Jeanne Granier chante également assez souvent à Bruxelles et à Londres. Mais alors qu’elle est en plein succès, au début des années 1990 sa voix lui fait défaut et il lui faut renoncer à l’opérette. Cependant, depuis quelque temps déjà, Jeanne rêve de jouer la comédie qui lui paraît un genre « plus noble. » Venu un jour la féliciter dans sa loge, Lucien Guitry, le père de Sacha, lui propose de jouer à ses côtés une pièce de Maurice Donnay.
– « Mais je n’ai jamais joué la comédie, rétorque-t-elle.
– Tu ne fais que cela, lui assure la grand acteur. Même dans l’opérette, quand tu ne chantes pas, tu la joues sans t’en douter. »

– Une seconde carrière au théâtre

Jeanne, qui se laisse tenter, débute dans Amants, la comédie en 4 actes de Donnay, créée en 1895, au théâtre de la Renaissance. Le succès est immense, pour l’auteur et les artistes et la pièce aura 135 représentations. À la centième, 300 étudiants sont invités et font à Jeanne Granier, dont la loge déborde de fleurs, un véritable triomphe.
Amants1895
Pendant les 30 années qui vont suivre, elle va brûler les planches de son talent, se donnant tout entière à ses personnages, avec une fougue et une passion incroyables. Pourtant elle affirme modestement : « Moi, je ne suis pas comédienne. Je joue comme ça. »
Une citation de Rozière, dans le Gil Blas(1904), résume sa nouvelle carrière : « On peut être une excellente artiste et n’être point Jeanne Granier, parce que Jeanne Granier c’est le sourire et les larmes, c’est la fantaisie et le naturel, c’est une voix de joie et d’émotion, c’est Jeanne Granier enfin ! »

Parmi toutes les pièces qu’elle crée on peut citer Le Plaisir de rompre, de Jules Renard (1897), Éducation de Prince, à nouveau de Maurice Donnay (1900), La Veine, d’Alfred Capus (1904), Le Bonheur, Mesdames, de Francis de Croisset (1905), L’Habit vert, de de Flers et Caillavet (1912), Le Grand Duc, de Sacha Guitry (1921) ou encore Le Mariage de maman, de Verneuil et Ber (1925)…
Plus tard, se souvenant de ses premières années, elle confie : « Je suis née trop tôt. Il me reste de ma carrière de chanteuse des centaines de critiques élogieuses… Le moindre disque ferait mieux mon affaire… »

Jeanne GranierSes mots d’esprit, parfois acides, parfois poétiques jonchent toute son existence. Jugeons.
– Quelqu’un critique devant elle les femmes de 1900, plus intéressées, dit-on que leurs devancières. Elle approuve : « Oui, de nos jours, les femmes ne veulent plus croquer la pomme… pour des prunes ! »
– D’une camarade médiocre et galante : « Elle ne brûle pas les planches, elle se contente d’enflammer les coulisses. »
– Apprenant la mort d’une camarade qui s’est jetée dans la Seine : « Effroyable, jamais je n’oserai aller jusque-là pour qu’on parle de moi ! »
– Peu avant la Guerre de 1914, Jeanne se maquille dans sa loge, elle a alors 61 ans. Une camarade de ses débuts entre et lui dit : – « Allons ! nous ne sommes pas encore si mal que ça, si ce n’est quelques rides… – Des rides ? proteste Jeanne. Où vois-tu des rides ? ce sont des souvenirs ! »
Mélancolique ou simplement réaliste : « Il est un âge pour toutes choses, ceux qui vous envoient des roses ne sont pas ceux qui effeuillent les marguerites ».
Quand on lui demande pourquoi elle n’écrit pas ses mémoires :« Pourquoi ? Parce que j’en ai trop ! »
N’aimant pas remonter trop loin dans ses souvenirs, elle répond à un admirateur qui l’interroge sur sa rencontre avec Offenbach :« Mais vous n’y pensez pas ! Pourquoi pas Rameau ou Lulli ? »
– En 1927, suivant le maigre cortège funéraire de sa vieille amie Milli Meyer, elle soupire : « Décidément, on a tort de mourir à notre âge ! »

Jeanne Granier lui survivra encore 12 ans. Elle décède le 18 décembre 1939, à l’âge de 87 ans. Lors de la cérémonie qui se tient dans l’église Saint-François de Sales, le tout Paris artistique, mondain ou littéraire, qui a connu l’époque brillante dont Jeanne a été l’une des personnalités les plus appréciées, est venu lui rendre un dernier hommage. Elle est enterrée dans le caveau familial au cimetière de Montmartre. (La tombe a malheureusement été détruite et la concession a été reprise en 2010).

Bernard Crétel

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.