Un Américain à Paris, Genève (au Grand Théâtre)
mardi 16 décembre 2025

Un Américain à Paris, Genève (au Grand Théâtre)

Photo : Grégory Batardon

Une parenthèse enchantée.

En 1951, Hollywood façonne un Paris de cinéma à travers Un Américain à Paris, film signé Vincente Minnelli. Gene Kelly y danse une ville rêvée, reconstruite par le regard d’un Américain découvrant l’Europe d’après-guerre.
Le film ne raconte pas seulement une histoire d’amour : il organise une rencontre entre musique symphonique, jazz, ballet et comédie musicale, culminant dans un long ballet final conçu comme une œuvre autonome. Dès l’origine, la musique commande l’image, et non l’inverse.
Car le point de départ ne se situe pourtant pas à Hollywood, mais à New York, en 1928, lorsque George Gershwin compose son poème symphonique An American in Paris. Gershwin revient alors de plusieurs séjours parisiens, nourri de rencontres avec Ravel, Poulenc, Milhaud, Stravinsky. Dans cette partition, il peint une journée parisienne à travers une succession de « walking themes », mêlant clarté diatonique française, pulsation binaire américaine et idiomes du jazz naissant. Klaxons de taxis, blues mélancolique, charleston effervescent : la ville devient matière sonore.

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Photo : Grégory Batardon

Cette identité double irrigue toute l’œuvre de George Gershwin. Pianiste, compositeur, et homme de théâtre, il synthétise l’héritage musical européen et la modernité américaine, inscrivant ses chansons au cœur du « Great American Songbook », ce répertoire de standards nés à Broadway et à Hollywood entre les années 1920 et 1950, conçus pour le théâtre, le cinéma ou les scènes de jazz, appelés à traverser les générations.
Les chansons intégrées plus tard au musical : « I Got Rhythm », « The Man I Love », « ’S Wonderful », « But Not For Me », etc… proviennent de contextes variés, souvent écrits bien avant le film ou pour d’autres spectacles ; leur réunion relève moins d’un collage que d’une recomposition, fondée sur une continuité émotionnelle plutôt que narrative. La singularité d’Un Américain à Paris naît précisément de ce processus inversé : à rebours des usages de Broadway, la musique précède le livret.

Du film musical de Vincente Minelli à la création scénique du Châtelet à Paris en 2014

En 1951, Alan Jay Lerner construit un scénario autour de pages orchestrales déjà existantes. En 2014, Craig Lucas reprend ce principe et imagine un texte parlé capable de relier ces matériaux musicaux disparates. Le musical naît ainsi d’un empilement de strates : poème symphonique, chansons indépendantes, film, puis scène. Cette généalogie explique la place centrale accordée à la musique et à la danse, ainsi que l’inscription naturelle de l’œuvre dans la tradition du « backstage musical ».
En novembre 2014,1 le Théâtre du Châtelet à Paris accueille la création scénique. Le geste a une portée historique ; pour la première fois, la France adapte sur scène un film musical américain avant Broadway, dans une coproduction assumée avec les États-Unis. Jean-Luc Choplin, directeur de ce théâtre mythique inscrit alors Paris au cœur du renouveau de la comédie musicale.
En 2015, le spectacle rejoint Broadway, confirmant l’intuition parisienne.

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Photo : Grégory Batardon

Une ode à l’art et l’amour dans le Paris de la libération

L’histoire se déploie dans le Paris de la Libération. Jerry Mulligan, ancien GI américain, choisit la capitale comme lieu de renaissance et tente d’y vivre de sa peinture. Il rencontre Lise Dassin, danseuse marquée par une histoire familiale lourde, partagée entre gratitude, devoir et désir. Autour d’eux gravitent Adam Hochberg, pianiste-compositeur, Henri Baurel, chanteur de music-hall prisonnier de son milieu social, et Milo Davenport, mécène américaine. Tous cherchent leur place dans un monde encore instable, où l’amour et l’art avancent rarement au même rythme. « Love is more important than art. Love is the only thing that matters. »

La brillante reprise au Grand Théâtre de Genève

Aujourd’hui, le musical prend place au Grand Théâtre de Genève, qui ouvre sa scène à Broadway tout en conservant son exigence lyrique et chorégraphique. L’ouvrage s’inscrit ainsi dans un dialogue naturel entre opéra, ballet et comédie musicale, porté par une institution capable d’en assumer l’ampleur orchestrale et visuelle.

Un orchestre au service de l’âge d’or de la musique américaine marquée par Gershwin

Un Américain à Paris convoque un grand effectif, enrichi de saxophones, d’accordéon, de cuivres aux accents de big band. Les contretemps jazz s’entrelacent aux formes héritées du concerto et de la rhapsodie. La musique trouve à Genève un écrin de premier ordre, chaque pupitre participant à la dramaturgie, soutenant la danse autant que la narration.

La direction musicale de Wayne Marshall s’impose comme l’un des atouts majeurs de cet Américain à Paris. D’une battue souple et incisive, le chef fait pleinement respirer la partition de Gershwin, en exaltant son swing naturel, son raffinement orchestral et son énergie rythmique. L’Orchestre de la Suisse Romande – déployant une richesse symphonique peu commune dans ce répertoire – lui répond avec un engagement remarquable, trouvant un équilibre idéal entre élégance symphonique et accents jazz, et démontrant une remarquable capacité d’adaptation à l’esprit de Broadway. Une lecture vivante, colorée et stylistiquement irréprochable.

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Photo : Grégory Batardon

Mise en scène et chorégraphie : la fusion réussie entre traditions française et américaine

En outre, la réussite du spectacle tient largement au génie chorégraphique de Christopher Wheeldon, articulant avec une intelligence rare les traditions françaises et américaines. Issu du ballet classique, nourri de Broadway, Wheeldon ne juxtapose jamais les styles : il les fait dialoguer. La danse française privilégie l’élévation, la ligne, la continuité du geste ; la danse américaine ancre le corps dans le sol, joue avec le rythme, le contretemps, l’impulsion. De cette friction naît une rythmique chorégraphiée d’une fluidité remarquable, où chaque tableau trouve son tempo propre, en parfaite résonance avec la musique de Gershwin.

Ce travail sur le rythme rejoint l’esprit même du Great American Songbook, cet âge d’or où la chanson américaine savait conjuguer sophistication harmonique et immédiateté populaire. Gershwin partage avec Cole Porter cette capacité à écrire des mélodies faussement simples, que le jazz (d’Ella Fitzgerald à tant d’autres) transformera en terrain de liberté. Wheeldon transpose cet héritage dans le mouvement : les corps swinguent sans ostentation, respirent la musique, glissent d’un style à l’autre sans jamais souligner l’effet.

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Photo : Grégory Batardon

En tête d’une distribution de haut niveau, deux exceptionnels comédiens-danseurs…et chanteurs

Dans ce cadre, Robbie Fairchild – créateur du rôle à Paris en 2014 2 – domine la scène avec une autorité presque insolente. Endosser le rôle de Jerry Mulligan après Gene Kelly relevait du défi, tant l’ombre du danseur-cinéaste plane encore sur l’imaginaire collectif. Robbie Fairchild l’aborde sans chercher l’imitation, préférant la grâce à la citation, la légèreté à la démonstration, offrant une véritable leçon de danse où la virtuosité se met au service du style et de la narration. Sa formation au New York City Ballet irrigue chaque pas : précision millimétrée, musicalité organique, conscience permanente de l’espace. La danse ne cherche jamais l’esbroufe ; elle raconte. Jerry Mulligan trouve ainsi une incarnation idéale, où le corps pense souplement avant même que le personnage ne parle.

À ses côtés, Anna Rose O’Sullivan impose une présence d’une noblesse tranquille. « Principal dancer » (l’équivalent d’une danseuse étoile chez nous) du Royal Ballet de Londres 3, elle déploie une danse verticale, structurée, d’une grande lisibilité, tout en laissant affleurer une fragilité intérieure essentielle au personnage de Lise. Le grand ballet final atteint grâce à elle une dimension presque abstraite, où la virtuosité s’efface au profit d’une émotion tenue, jamais appuyée.
Tous deux jouent et dansent avec brio mais chantent également comme dans toute comédie musicale (avec pour Lise le mythique standard « The Man I Love. »)

Autour de ce duo, Max von Essen (également créateur du rôle à Paris) prête à Henri Baurel un style vocal d’une grande élégance, oscillant entre music-hall et lyrisme. Nommé aux Tony Awards et aux Grammy Awards il livre une prestation d’une légitimité pleinement ancrée dans la grande tradition de Broadway, conjuguant maîtrise vocale, sens du texte et intelligence scénique, sans jamais sacrifier la nuance au spectaculaire.
Emily Ferranti construit une Milo Davenport subtilement nuancée, loin de toute caricature de mécène toute-puissante. Le chant privilégie la ligne et la retenue, révélant progressivement la solitude d’un personnage que l’argent protège mal. Etai Benson, en Adam Hochberg, agit comme une conscience musicale du spectacle : articulation limpide du texte, intelligence du phrasé, présence scénique discrète mais décisive. À travers lui, la figure de Gershwin trouve un prolongement incarné. Rebecca Eichenberger est une Madame Baurel drôle et touchante à la fois, qui appelle, par sa tenue et sa projection, certaines grandes figures du théâtre lyrique.

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Photo : Grégory Batardon

Avec ce somptueux Américain à Paris le Grand Théâtre de Genève nous a offert un écrin propice à la rêverie. La magie de Noël y opère portée par la grâce du spectacle vivant et par une troupe d’exception. Et l’on repart avec cette évidence, discrète mais tenace : l’émotion, finalement, reste ce qui compte le plus « Love is the only thing that matters » (« L’amour est la seule chose qui compte »).

  1. Un Américain à Paris a fait l’objet d’une reprise au théâtre du Châtelet en novembre 2019

  2. Robbie Fairchild reprit le même rôle au Palace Theatre à Brodaway et le joua pendant 2 ans, puis au Dominiom Theatre à Londres

  3. La créatrice du rôle de Lise Dassin, Leanne Cope, était également « Principal dancer » au Royal Ballet de Londres

Cécile Beaubié
16 décembre 2025

Un Américain à Paris (Gershwin)

Mise en scène et chorégraphie : Christopher Wheeldon – Direction musicale : Wayne Marshall – Scénographie et costumes : Bob Crowley – Lumières : Natasha Katz – Son : Jon Weston – Vidéos : 59 Studio.

Distribution :
Jerry Mulligan : Robbie Fairchild – Lise Dassin : Anna Rose O’Sullivan – Milo Davenport : Emily Ferranti – Adam Hochberg : Etai Benson – Henri Baurel : Max von Essen – Madame Baurel :Rebecca Eichenberger – Monsieur Baurel : Scott Willis – Olga : Julia Nagle – Mr. Z : Todd Talbot – Mr. Dutois : Charlie Bishop.

Orchestre de la Suisse Romande

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