Donné à l’Espace Noriac de Limoges, le quatrième spectacle du Festival Opération Opérette était la reprise du Roi en jaune, une opérette fantastique d’Artuan de Lierrée, un compositeur limougeaud, et de Christophe Thill pour le livret. L’ouvrage est tiré du Restaurateur de réputations, la première nouvelle du recueil de Robert W. Chambers le Roi en jaune (1895) et avait été créé et joué avec succès à Limoges en 2025.
Le Roi en jaune
Une pièce de théâtre musical>
Le Roi en jaune peut être catégorisé dans ce qu’on a appelé dans les années 1970 le théâtre musical. Ce dernier met en relation de manière très étroite tous les éléments qui concourent à la représentation, afin de mettre en congruence le sens souvent philosophique d’un texte et ce qu’éprouve directement le spectateur, en termes de sensations. Dans le Roi en jaune la scénographie de Le Poisson opère pleinement. Les vidéos ouvrent des horizons d’attente et échangent avec les éléments en dur du décor. Les très beaux éclairages de Frank Roncière enveloppent la totalité du spectacle dans des climats troubles. La partition d’Artuan de Lierrée est consubstantielle à cet univers. Sidérante par les sons planants comme par les staccatos (on a évoqué la musique de film des années 1950 et la « mélodie continue » des opéras fin-de-siècle). L’agencement du mélodrame, du parlé, du sprechgesang, des « songs » plonge le spectateur dans l’angoisse et le surréel propres au fantastique. L’instrumentation y prend sa part avec l’électro-acoustique et les claviers d’Artuan de Lierrée, la clarinette et les percussions de Thibault Chaumeil, ce dernier également fort bon comédien. Les interprètes, tous excellents, viennent de plusieurs origines : chanteurs lyriques pour trois d’entre eux, comédiens-chanteurs hybrides pour les trois autres, avec une parfaite fusion des jeux et des vocalités. La mise en scène, qui la permet, de Julie Lalande et Claude Gélébart situe le jeu dans le fantastique que nourrissent à la fois le réalisme et l’expressionnisme dosés à bon escient.

Une histoire traumatique
À New-York en 1920, Hildred Castaigne à la suite d’une chute de cheval et de la lecture d’une pièce interdite a été interné. Il poursuit le but de restaurer la dynastie impériale d’Amérique dont il estime être le dernier descendant. Son parcours épique et fantastique est retracé dans la nouvelle et dans l’ouvrage lyrique. On peut voir dans le récit la vie tourmentée d’un cerveau dont le livret capte les moments les plus intrigants et dérangés. Hildred va être mis en contact avec ceux que son trauma appelle à la barre. Il peut s’agir en ouverture du spectacle du dialogue avec Hawberk qui inscrit dans la trajectoire à venir une forme de destin voué à la mort à travers les métaphores de la forge, du blason et des armes. La scène qui suit de la rencontre avec Mr Wilde, dont Hildred recherche l’appui, ne se solde pas moins par une descente aux enfers. Wilde profite de la misère humaine pour réparer les réputations contre de coquettes sommes d’argent. La quête d’Hildred se fixe sur des lieux mythiques relatifs à l’Empire fantasmé, Carcosa, comme ceux de lacs embrumés et mystérieux, les promesses n’ayant guère de chance face à la violence destructrice qui s’instaure en ramenant à la surface les rapports familiaux et les passés les moins glorieux. La scène où Vance est désigné pour tuer et qui entraînera plusieurs transferts mortels, celles où Louis Castaigne pourtant d’allure fringante est condamné à sortir du jeu illustrent les aléas du parcours, la couronne dont se ceint Hildred apparaissant de plus en plus dérisoire, cachant mal « les haillons festonnés » du Roi en jaune. C’est par une danse macabre que se termine la pièce, au moment où le corps d’Hidred est emporté.
On ne reviendra pas longuement sur la distribution identique à celle de l’an dernier, si ce n’est pour rappeler les notes percutantes de Christophe Gateau, la voix lumineuse d’Isabelle Savigny ou celle ample, puissante et éloquente d’Henri Pauliat. Claude Gélébart est impressionnant d’ambiguïté et de trouble dans Wilde ; Julie Lalande est étrange et fascinante en Hauwberg et Thibault Chaumeil très juste en Vance.

Robert W. Chambers a été de passage à Paris entre 1886 et 1892. Il a été confronté aux courants affectant la psychologie, les débuts de la psychanalyse et le symbolisme littéraire et pictural. La vraie vie est au-delà des apparences. La maladie mentale abolit la frontière entre le réel et l’irréel, met à jour les strates de l’inconscient et fait plonger Hildred dans un monde mental où les passions sont mises à nu. La mégalomanie du personnage peut ainsi s’expliquer comme l’instrumentalisation des autres personnages. Le texte comme chez Maeterlinck ou la musique comme chez Debussy révèle aussi les arrière-plans. On ne peut qu’être concerné par cette esthétique et cette morale de l’étrangeté. Le public ne s’y est pas trompé en applaudissant longuement la production.
Didier Roumilhac
10 octobre 2026
Le Roi en jaune (Artuan de Lierrée)
Scénographie, vidéo : Le Poisson – Mise en scène : Julie Lalande / Claude Gélébart, assistés de Florence Kolski – Lumières : Frank Roncière – Musiciens : Artuan de Lierrée / Thibault Chaumeil.
Distribution : Hildred Castaigne : Henri Pauliat – Mr Wilde : Claude Gélébart – Cassilda / Constance Hawberk : Isabelle Savigny – Hawberk : Julie Lalande – Louis Castaigne : Christophe Gateau – Vance : Thibault Chaumeil.
Monsieur Choufleuri restera chez lui le…
Pour son 6ème spectacle le Festival Opération Opérette a fait appel, avec le soutien de la Follembûche, à la compagnie « Inter Spinas Canta » pour présenter l’opérette bouffe d’Offenbach Monsieur Choufleuri restera chez lui le… C’est la Salle Polyvalente de Saint-Priest-Ligoure (Haute-Vienne) qui a accueilli le spectacle.
Monsieur Choufleuri restera chez lui le… est créé le 14 septembre 1861 à Paris aux Bouffes-Parisiens. L’ouvrage avait vu le jour une première fois le 31 mai précédent au Palais Bourbon, Présidence du Corps Législatif. On n’en est pas surpris quand on récapitule le nom des auteurs, parmi lesquels figure le comte de Morny, demi-frère de l’Empereur. Il semble que Charles de Morny ait d’abord collaboré à l’écriture du livret aux côtés de Ludovic Halévy, Hector Crémieux et Ernest Lépine, tous proches du pouvoir. Pensant qu’on pourrait lui reprocher la charge satirique du sujet, il demande à Offenbach de paraître uniquement sur l’affiche comme compositeur sous le pseudonyme de Saint-Rémy, les notes étant sans doute moins sujettes à caution que les mots.
Monsieur Choufleuri, bourgeois imbu de sa personne, décide d’organiser chez lui une soirée consacrée au Bel Canto. Il engage trois noms célèbres du chant italien et invite tout le gratin parisien. Mais un flop se profile : les chanteurs se décommandent et le public est résiduel. Ernestine, la fille de Choufleuri, entend sauver la mise. Elle fait appel à son amoureux, Chrysodule Babylas, compositeur sans le sou, dont son père ne veut pas entendre parler comme gendre ; il monte à la va-vite un trio composé de lui-même, d’Ernestine, auquel se joindra Choufleuri. Babylas profite de la situation pour faire sa demande en mariage à laquelle Choufleuri ne peut s’opposer sous peine de voir le subterfuge démaqué. La prestation musicale obtient le niveau de succès qu’un public ni connaisseur, ni exigeant peut lui faire obtenir.
La partition est courte. Après l’ouverture, l’air d’Ernestine, son duo avec Babylas et l’air du domestique Petermann, un trio met en place le stratagème (ouvert par une phrase de la Dame Blanche). L’entrée des invités, du couple Balandard, se déroule dans un court ensemble. Vient pour finir le clou de la soirée le fameux « Trio Patriotique ».
Ce dernier joue sur le décalage entre une musique estampillée italienne et des paroles extravagantes qui exagèrent et pourfendent les situations stéréotypées des opéras italiens de l’époque (Bellini, Donizetti, Verdi). On décrypte derrière le texte délirant, macaronique, le thème supposé être central de l’opéra italien. Le père en butte avec sa fille qui veut épouser l’ennemi de la patrie : supplications d’un côté, malédiction de l’autre. En ouverture de l’air allusion au travaux d’Haussmann, à la fin une liste de compositeurs en vogue aux noms tarabiscotés.
La mise en scène de Christophe Gateau
La mise en scène de Christophe Gateau apporte une grande lisibilité à l’ouvrage, mais elle prend aussi la mesure de la bouffonnerie. Le décor de Philippe Boustie est réaliste, même si les fenêtres sont utilement mobiles pour situer les personnages. Quelques accessoires (selle de cavalier, plumeaux et gants…) donnent de la fluidité au discours. Et les écriteaux, venus du théâtre de la Foire, atteignent toujours leur but. Dans le « Trio patriotique » on arrivera au XXVIème acte de l’opéra ! Les éclairages de Margot Fillol complètent efficacement les effets recherchés.
Christophe Gateau met aussi en scène une opérette bouffe. Les costumes sont déjà excentriques, dépaysés, colorés dans les scènes réalistes, notamment pour Babylas en personnage de bande dessinée ou Madame Balandard énamourée à l’extrême. On atteint un nouveau palier dans le « Trio Patriotique » où les personnages plus alignés permettent de pourfendre les stéréotypes des opéras romantiques parodiés, tout en introduisant une certaine folie dans les costumes, celui de la Sontag pouvant rappeler quelque apparition de Montserrat Caballé.
Tout au long du spectacle la direction d’acteur joue sur un certain réalisme psychologique (entrée des invités) transfiguré par la danse dans plusieurs numéros. Elle s’empare d’Ernestine et de Babylas dans leur « duo de la guitare enchantée du muletier Pedro » ou dans le trio très réussi où Babylas « arrive en galant paladin ». La mise en scène fait littéralement décoller le finale de l’ouvrage.
La distribution
La distribution est tout à fait idéale et bien inscrite dans la mise en scène.
Marine Boustie joue une Ernestine malicieuse qui sait parvenir à ses fins ; la voix pleinement timbrée, nuancée et expressive, à la diction de rêve, donne au personnage une vraie personnalité vocale qui sait prendre ampleur et puissance dans la parodie d’opéra du « Trio patriotique ».
Le rôle de Choufleuri semble avoir été écrit pour Nicolas Bercet qui l’aborde sous l’angle de la comédie avec un génie dramatique accompli et sous l’angle vocal avec une voix ample, puissante et superbement projetée.
Le Babylas d’Étienne Girardin est d’une parfaite traduction scénique, la voix claire et très agréable ajoutant au jeu déjanté du personnage.
Martin Queval apporte une « vis comica » très drôle à Pepermann, tout en dotant le rôle d’une vocalité mordante.
On ne présente plus Nathalie Courtioux-Robinier toujours attendue dans le Festival ; sa Madame Balandard ne déroge pas à une époustouflante présence scénique toujours brillante.
Christophe Gateau dans Balandard n’est pas moins remarqué pour son investissement scénique et sa très jolie voix de ténor.
Le public a associé à la troupe la prestation pianistique verveuse et mélodique de Zoé Crozet-Robin, très attentive aussi aux chanteurs.
Longs applaudissements pour un spectacle des plus réussis.
Didier Roumilhac
18 octobre 2026
Monsieur Choufleuri restera chez lui le… (Offenbach)
Piano : Zoé Crozet-Robin – Mise en scène : Christophe Gateau – Scénographie / Lumières : Margot Fillol – Décors : Philippe Boustie.
Distribution : Ernestine : Marine Boustie – Monsieur Choufleuri : Nicolas Bercet – Chrysodule Babylas : Étienne Girardin – Petermann : Martin Queval – Mathilde Balandard : Nathalie Courtioux-Robinier – Balandard : Christophe Gateau.


