Emmanuel Chabrier (1841-1894)

Emmanuel Chabrier (1841-1894)

Emmanuel Chabrier ne nous a laissé que cinq ouvrages lyriques terminés et représentés : Fisch-Ton-Kan (1873), L’Étoile (1877), Une Éducation manquée (1879), Le Roi malgré lui (1887) et Gwendoline (1890). Plusieurs ouvrages sont restés inachevés (notamment Briséis) ; d’autres n’existent que sous forme d’esquisses : soit il se ravise, soit les librettistes se retirent du projet. Il ne semble pas non plus que son œuvre ait été, à son époque, reconnue comme elle le méritait.

Un Auvergnat bon teint

Il naît à Ambert, dans le Puy-de-Dôme, le 18 janvier 1841, dans une famille aisée, père avocat, mère cousine d’un ministre. Son éveil à la musique et sa formation se font en plusieurs étapes, au rythme du déplacement de la famille. À six ans, il débute l’étude du piano, puis aborde celles du violon (1852-56), et la composition (1859). Après le baccalauréat passé à Clermont-Ferrand, il monte à Paris où il passe sa licence de droit et entre au Ministère de l’Intérieur (qu’il quittera en 1880).
Il poursuit néanmoins ses études musicales avec divers professeurs dont Édouard Wolff, Théophile Semet et Aristide Hignard.

Un passionné d’art et de littérature

Chabrier devient l’ami de Manet (qui le fait figurer sur son tableau « Un bal masqué à l’Opéra ») et des Impressionnistes dont il collectionne les tableaux. Également dans la mouvance à l’origine du mouvement parnassien, il est proche de Villiers de L’Isle-Adam, Catulle Mendès et Jean Richepin. Parmi les musiciens, on note sa proximité avec les chefs d’orchestre Charles Lamoureux ou Félix Mottl et les compositeurs Vincent d’Indy, César Franck, Massenet, Gabriel Fauré, Charles Lecocq et Paul Lacôme. On le voit également courir en Europe pour assister aux représentations des opéras de Wagner dont il est l’un des plus fervents propagandistes, sans pour cela remettre en question son adhésion à la Société Nationale de Musique.

En 1864 il s’attelle à une opérette qui restera inachevée, Vaucochard et Fils 1er, sur un texte de Verlaine qu’il a rencontré l’année précédente ; puis, en 1867, il met en œuvre Jan Hunyade, lui aussi inachevé.
Après un premier « Impromptu pour piano », il fait représenter, au Cercle de l’Union Artistique, le 29 mars 1873, une nouvelle opérette en un acte, Fisch-Ton-Kan, toujours sur un livret de Verlaine. Certains morceaux non orchestrés, comme les « Couplets du pal », resserviront ultérieurement dans L’Étoile. Entre deux autres ouvrages abandonnés, Le Sabbat (1877) et Les Muscadins (1878), Chabrier donne son ouvrage aujourd’hui le plus connu.

L’Étoile

Composée sur un livret d’Eugène Leterrier et Albert Vanloo, elle est donnée au Bouffes-Parisiens le 28 novembre 1877.Letoile
Chaque année pour son anniversaire, le roi Ouf fait subir le supplice du pal à un habitant qu’il a pris en faute. Le souverain apprend par son astrologue Sirocco qu’il mourra dans les 24 heures s’il fait exécuter Lazuli dont il a reçu une gifle. Le jeune homme est immédiatement transféré au palais et protégé. Mais il s’enfuit avec Laoula, la fiancée du roi, passe pour mort puis ressuscite. Il accepte de ne pas se suicider s’il peut épouser celle qu’il aime, ce que le palais accepte aussitôt.

Cet opéra-bouffe en 3 actes, plus savant que les ouvrages joués habituellement dans les théâtres de genre, (les musiciens peinent d’ailleurs, dans un premier temps, à déchiffrer la partition) ne trouvera pas vraiment son public. Et pourtant, celui que Vincent d’Indy baptisait « l’ange du cocasse » a su parer cette histoire, tragi-comique, bouffonne et sensible, de mélodies raffinées, de contrastes inattendus et d’une modalité novatrice. On a retenu, outre l’air célèbre du pal, l’impayable « Duo de la chartreuse verte », au dernier acte, alors que Ouf et Sirocco voient leur dernière heure arrivée.
Aujourd’hui, cet ouvrage est inscrit dans l’histoire du lyrique de telle sorte que ses représentations font événement.

Le 1er mai 1879, il fait représenter une nouvelle opérette en un acte, Une éducation manquée,composée sur un livret de Leterrier et Vanloo (tiré de La Sensitive d’Eugène Labiche créée au Palais-Royal en 1860) :
Peu renseignés sur ce qui les attend pendant leur nuit de noces, les deux jeunes époux Gontran de Boismassif et Hélène de la Cerisaie se jettent dans les bras l’un de l’autre pendant un orage et découvrent par eux-mêmes la sexualité.
L’ouvrage est monté au Cercle Franco-international avec l’accompagnement d’un seul piano mais le succès est au rendez-vous.

Un virtuose du piano et un compositeur de mélodies

Son talent s’épanouit également avec les œuvres pour piano dont il joue en virtuose. Citons, en 1881, les « Dix Pièces pittoresques » (dont Maurice Ravel orchestra par la suite « le Menuet pompeux ») ; en 1883, suite à un voyage en Espagne avec sa femme, Alice Dejean, il compose pour piano puis pour orchestre la rhapsodie « España » qui le rend célèbre, (à sa demande, Waldteufel l’adapte en valse qu’il complète avec un thème d’Une éducation manquée, ce qui la fait connaître mondialement).
Autres compositions pour le piano : « Trois valses romantiques », « Habanera », « Bourrée fantasque », « La Joyeuse marche », « Souvenirs de Munich » (sur des thèmes de Tristan et Isolde, pour piano à 4 mains)…

Ayant intégré en 1884 l’Association Artistique d’Angers, Chabrier peut faire jouer les versions orchestrées de certaines de ses œuvres pour piano.

Espana 2

On lui doit également diverses mélodies : « L’Invitation au voyage » (de Baudelaire), « Credo d‘amour », « L’Île heureuse », « Villanelle des petits canards », « Ballade des gros dindons », « Pastorale des cochons roses »… plus quelques duos dont le « Duo de l’ouvreuse de l’Opéra-Comique et de l’employé du Bon Marché » ou les deux duos bouffes : « Cocodette et Cocorico » et « M. et Mme Orchestre ».

En 1884 il compose une musique de scène pour La Sulamite de Jean Richepin, scène lyrique pour mezzo-soprano, chœur de femmes et orchestre, créée l’année suivante à l’Opéra, Sur le même modèle, il composera en 1890, sur un texte d’Edmond Rostand, l’ode À la musique, pour soprano, chœur de femmes et orchestre, créée l’année suivante au Châtelet, ce qui nous permet de revenir aux grands ouvrages scéniques.

GwendolineGwendoline

Refusée à l’Opéra de Paris, Gwendoline, opéra en deux actes et trois tableaux composé sur un livret de Catulle Mendès, est créée le 10 avril 1886 au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles avec un succès complet.

L’action se passe à la fin du IXe siècle sur la côte de la Grande-Bretagne où le viking Harald, farouche et sans pitié a débarqué. Il est prêt à tout saccager quand il aperçoit, lui qui n’a jamais connu l’amour, Gwendoline, la jeune et blonde fille du vieux saxon Armel, et tout est changé. Gwendoline épouse Harald mais renonce à le tuer comme le lui demande son père, même lorsque la situation militaire s’inverse.

L’ouvrage n’aura cependant que cinq représentations, le directeur du théâtre ayant été obligé de déposer le bilan. Grâce à ses relations avec les wagnériens, et notamment le ténor Ernest Van Dyck devenu un ami, Chabrier réussit à faire représenter Gwendoline à Karlsruhe puis à Leipzig, Dresde et Munich… Ce n’est qu’après une production lyonnaise (1893) et grâce à l’appui obstiné de son ami Charles Lecocq que l’Opéra de Paris consent à l’accueillir le 27 décembre de la même année. C’est un triomphe, mais Chabrier qui attend ce moment depuis longtemps ne peut vraiment s’en réjouir, très gravement malade, il ne reconnaît plus sa musique ; il s’éteindra peu après.

Marqué par la fatalité, il avait, quelques années plus tôt, connu le même désagrément qu’à Bruxelles : l’essor brisé à la troisième représentation d’un autre de ses grands ouvrages.

Le Roi malgré luiLe Roi malgre lui 2

Cet opéra-comique en 3 actes, composé en neuf mois sur un livret d’Émile de Najac et Paul Burani, et aussitôt accepté par l’Opéra-Comique, est créé à le 18 mai 1887.

Choisi pour devenir roi de Pologne, l’épicurien Henri de Valois, troisième fils de Catherine de Médicis, réalise, à la veille de son couronnement, qu’il va régner sur un pays triste et sauvage, sujet aux conspirations et aux rivalités amoureuses. Ayant appris les décès de ses frères aînés, il s’enfuit de Pologne pour ceindre la couronne de France sous le nom d’Henri III.

L’ouvrage est servi par une partition à l’orchestration luxuriante (citons les pages restées populaires, la « Danse slave », la valse endiablée de la « Fête polonaise » ou le superbe duo Henri/Alexina où les cordes ondulent dans un mouvement enivrant), orchestration associée à des audaces harmoniques révélatrices de la place avant-gardiste occupée par le compositeur.

Lors de la création, le chef allemand Félix Mottl écrit à Cosima Wagner que Chabrier les a mis « tous sens dessus dessous par sa vivacité, son caractère enjoué mais non superficiel. »  Le succès est là mais hélas, à la troisième représentation, un incendie terrible ravage la salle Favart, coûte la vie à 400 personnes, dévore d’inestimables archives et arrêtant net la carrière du Roi malgré lui. Celle ci reprendra six mois plus tard sur la scène provisoire du Théâtre-Lyrique mais avec plusieurs coupures et seulement pendant onze soirées.

Briséis

Après avoir esquissé et abandonné plusieurs projets (dont La Tempête de Shakespeare, Tarass Boulba, Hernani…) Chabrier s’arrête, en 1888, sur une œuvre de Goethe, La Fiancée de Corinthe, renommée Briséis par les librettistes Ephraïm Mikhaël et Catulle Mendès. Mais seul le premier acte, pour diverses raisons, sera terminé ; le second restera à l’état d’esquisses que Chabrier, de plus en plus affaibli par la maladie, ne pourra terminer.

L’action de ce un drame lyrique, est située à Corinthe à l’époque de l’Empereur Hadrien. Elle mêle le conflit des religions romaine et chrétienne, les jalousies féminines, et le sacrifice de la femme au nom de l’amour.

La neurasthénie dont il est atteint est encore aggravée par le décès de proches, les difficultés scolaires de ses enfants et la faillite de son banquier. Les symptômes de sa maladie, paralysie et amnésie, s’aggravent et amènent son décès, à 53 ans, le 13 septembre 1894 à Paris. Il est enterré au cimetière du Montparnasse où sa tombe est surmontée de son buste.

Discographie

Roi malgre lui disqueLa plupart des œuvres de Chabrier ont été enregistrées. Pour celles lyriques, citons :
Une Éducation manquée et 6 mélodies : Christiane Castelli, Claudine Collart, Xavier Depraz. Direction musicale : Charles Bruck (1 cd Chants du monde, 1991)

L’Étoile : Colette Alliot-Lugaz, Ghyslaine Raphanel, Magali Damonte, Georges Gautier, Gabriel Bacquier, François Le Roux. (2 cd EMI, 2006)

– Le Roi malgré lui : Barbara Hendricks, Isabel Garcisanz, Gino Quilico, Jean-Philippe Laffont, Peter Jeffes… Direction musicale : Charles Dutoit (2 cd Erato, 2012)

– Gwendoline : Adriana Kohútková, Didier Henry, Gérard Garino. Direction musicale : Jean-Paul Penn (2 cd L’empreinte digitale, 1996)

Briséis : Joan Rodgers, Kathryn Harries, Mark Padmore, Michaël George. Direction musicale Jean-Yves Ossonce (acte 1 ; 1 cd Hyperion, 1995)

Didier Roumilhac

Références
Vous retrouverez Emmanuel Chabrier dans « Opérette » n° 52, 90, 93, 105, 123, 138, 141 & 146. Si l’un de ces articles vous intéresse, vous pouvez le consulter en allant sur notre page « Revue “Opérette” »

— Œuvres lyriques
Légende : opé = opérette, opé-b = opérette-bouffe, oc = opéra-comique, ob = opéra-bouffe, o = opéra, dr lyr = drame lyrique
Le chiffre indique le nombre d’actes.

Création Titre Auteurs Nature Lieu de la création
1864 Vaucochard 1° et fils Verlaine (Paul) opé non représenté [1]
1867 Jean Hunyade Fouquier (Henri) o 4 inachevé
1872
21 déc
Le service obligatoire [2] Marion, Meilhac (Henri), Fournier-Sarloveze opé-b 3 Paris, Union Artistique (Cercle de l’)
1873
29 mars
Fisch Ton Khan [3] Verlaine (Paul), Viotti (Lucien) opé 1 Paris, Union Artistique (Cercle de l’)
1877 Sabbat (Le) Silvestre (Armand) oc 1 incomplet
1877
28 nov
Etoile (L’) Leterrier (Eugène), Vanloo (Albert) ob3 Paris, Bouffes-Parisiens (Choiseul)
1877 Girondine (La) Claretie (Jules) o non représenté
1878 Cocodette et Cocorico ? [4] composé pour le couple Bruet-Rivière
1878 Monsieur et Madame Orchestre ? [4] composé pour le couple Bruet-Rivière
1879
1° mai
Education manquée (Une) Leterrier (Eugène), Vanloo (Albert) opé 1 Paris, Presse (Cercle de la)
1880 Muscadins (Les) Claretie (Jules) o 4 incomplet
1885 15 mars Sulamite (La) Richepin (Jean) [5] Paris, Concerts Lamoureux
1886
10 avril
Gwendoline Mendès (Catulle) o 3 Bruxelles, La Monnaie
1887
18 mai
Roi malgré lui (Le) Najac (Emile de), Burani (Paul) oc 3 Paris, Opéra-Comique (Favart)
1888 avril Duo de l’ouvreuse de l’Opéra Comique et de l’Employé du Bon Marché Fuchs (Paul), Lyon (Henry) [6] Paris, Opéra-Comique (Favart)
1891

23 mars

[Ode] À la musique Rostand (Edmond) [7] Paris Châtelet
1897
13 janv
Briséis ou les Amants de Corinthe Mikheël (Ephraïm), Mendès (Catulle) dr lyr 3 [8] Concerts Lamoureux

[1] créé Salle de l’Ancien Conservatoire 22 avril 1941
[2] avec Costé (Jules), Boisdeffre (René de)
[3] titre initial : « Peh-Li-Ka »
[4] « Duo comique pour deux voix mixtes, chœur et piano »
[5] Scène lyrique pour mezzo-soprano, choeur de femmes et orchestre
[6] « Duo bouffe extrait de la revue « Cent moins un » de Paul Fuchs et Henry Lyon. -Composition : mars 1888. – 1re exécution (privée) : chez Henriette Fuchs, avril 1888 »
[7] Pour soprano, choeur de femmes et orchestre; créée en privé chez Jules Griset en novembre 1890
[8] opéra inachevé (un seul acte)

Dernière modification: 29/02/2024

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