L’ouvrage poursuit son parcours sans faute…
Les trois représentations du chef-d’œuvre de Stephen Sondheim emballent un public venu nombreux découvrir, dans sa majorité, l’une des plus incontournables créations du théâtre musical de Broadway.
Retour sur un triomphe qui perdure… avec, en outre, quelques nouveaux venus dans la tournée.
Une production s’inscrivant parfaitement dans l’esprit de Sondheim tout en restant cohérente avec le monde actuel
De la dynamique insufflée par l’équipe de Génération Opéra, et de son président pro-actif, Jérôme Gay, dans la mise en œuvre et l’assemblage de ce spectacle, les colonnes des divers médias s’en sont déjà suffisamment fait l’écho sans qu’il soit besoin d’y revenir : l’allumage de la fusée s’étant parfaitement déroulé et les premières scènes à avoir répondu favorablement à l’appel de la coproduction ayant déjà pu constater l’enthousiasme d’un public conquis, tentons davantage dans ce compte-rendu de donner nos raisons d’un succès qui non seulement perdure mais se renouvelle.

L’œuvre à l’affiche, tout d’abord, n’est pas n’importe laquelle : comme les divers musicologues retenus par les théâtres associés au projet, en prélude aux représentations, ont souvent l’occasion de l’expliquer à un public curieux et nombreux, on tient avec Company l’un des tout premiers exemples, sur Broadway, de concept musical – et sans doute l’un des plus significatifs jusqu’à ce jour – fonctionnant sur l’importance de saynètes relativement brèves dont l’ordre de passage n’est pas fondamental mais qui répondent, avant tout, à la volonté des maîtres d’œuvre de présenter des exemples, à la fois amusants, spirituels, caustiques voire plus cruels et souvent pessimistes, de la notion d’engagement dans le couple, d’amitié, d’amour, de liberté… Rien moins ! Le tout, grâce avant tout à une musique et des lyrics (paroles) frappés sous le sceau de l’un des meilleurs artisans ciseleurs du monde du théâtre musical : Stephen Sondheim qui, en écrivant les deux – et d’une façon tout aussi remarquable – permet au concept de prendre son envol et de répondre, aujourd’hui encore – et peut-être plus encore ! – aux attentes d’un public attiré par cet effet de miroir, réfléchissant nombre de ses éternelles préoccupations.
Adaptant pour sa scène le décor conçu dans les Ateliers de l’Opéra de Nice Côte d’Azur, l’opéra Grand Avignon s’inscrit ainsi dans l’impérieuse rapidité de changement de décor que les amateurs des scènes du West End londonien et de New York connaissent bien, puisqu’il vient totalement contribuer à la réussite du spectacle !

Après une première pas totalement assurée sur ce plan – en particulier dans la mise en place du long canapé indispensable à la réussite, bluffante par ailleurs, du numéro phare du show, « Side by Side » – les choses se remettent en place, dès la deuxième représentation, et nous permettent, une fois encore, d’être soufflé par le dispositif scénographique de Barbara de Limburg, les lumières de Christophe Chaupin et la vidéo d’Anouar Brissel qui, tous à leur niveau respectif, favorisent l’évasion de l’œil du spectateur, entre appartement de standing, terrasse de building surplombant le skyline de Manhattan, quai de métro à la fréquentation interlope, avenue rugissante illuminée par les phares de voitures et les feux de circulation , petit coin de nature aux sons apaisants de Central Park (?), discothèque branchée des années 70… .Réécrivons-le : tout est ici parfaitement dosé sur le plan scénographique et se marie avec beaucoup d’intelligence avec la mise en scène de James Bonas qui, tant en termes de rythme que de souffle, maîtrise avec maestria les codes du genre théâtre musical.
Adapté en français par Stéphane Laporte, l’un des traducteurs de comédies musicales anglo-saxonnes les plus doués de notre époque – d’ailleurs présent dans la salle pour la soirée du 31 décembre – le texte du brillant homme de théâtre George Furth s’imbrique parfaitement aux lyrics de Sondheim – qui demeurent évidemment en langue originale – et permet ainsi à de nouvelles générations et à un nouveau public de faire sienne cette histoire que n’aurait certainement pas désavouée un Woody Allen ou le scénariste de l’une de ces séries TV anglo-saxonnes très suivies qui créent parfois aujourd’hui de véritables phénomènes de société.

La direction d’acteurs, comme nous avions déjà eu l’occasion de l’écrire, constitue un bel exemple de rigueur et de légèreté permettant au public de pleinement pénétrer dans la psychologie de notre cher célibataire, Bobby, de ses cinq couples d’amis et de ses trois copines. Des instants comiques, nombreux, à ceux plus dramatiques, bien présents également, la théâtralisation insufflée par James Bonas ne connaît pas de temps mort, s’appuyant sur des costumes à la fois simples mais jamais cheap signés Nathalie Pallandre et sur cette « mise en mouvement » des quatorze personnages – chère au génial chorégraphe de la création, Michael Bennett – dont Ewan Jones sait capter l’esprit et l’énergie.
La direction d’orchestre toujours aussi fringante du grand Larry Blank, l’atout cœur Charlotte Gauthier et de nouveaux venus parmi les musiciens supplémentaires et la distribution, déjà stratosphérique, réunie : Que du bonheur !
On ne dira jamais assez combien la présence en fosse du chef d’orchestre, compositeur et arrangeur américain Larry Blank, sur toute la série des spectacles, constitue un facteur clef dans la réussite de cette création en France. Ayant été associé au projet dès les auditions, Larry Blank a participé au choix de cette distribution de belle envergure, y compris à celui des artistes qui vont continuer à se succéder dans certains rôles sur un projet qui devrait se poursuivre jusqu’en 2027.
En observant, depuis de nombreuses soirées, ici ou là, la battue du chef américain, un constat s’impose très vite : l’apparente cool attitude qui émane de cette direction au geste souple et à la main toujours élégante ne doit pas laisser croire à un quelconque relâchement : la précision la plus rigoureuse émane de la baguette de Blank et les musiciens qui s’y méprendraient, prendraient à coup sûr la mauvaise direction ! À Avignon, avec un orchestre peu familier d’un répertoire qui, même au sein du genre de la comédie musicale n’a que peu à voir avec La Mélodie du Bonheur ou My Fair Lady, donnés en ces murs, Blank accomplit de petits miracles de sonorités chaudes, rondes, homogènes et d’écoute mutuelle parmi les musiciens de l’orchestre national Avignon-Provence.
Parvenant à dégager toutes les subtilités harmoniques d’un compositeur regardant, dans son écriture musicale, non seulement du côté de la musique française du début du XXème siècle mais également vers la modernité, voire le minimalisme, de personnalités américaines incontournables telles que Milton Babbitt, Steve Reich ou Philip Glass, Larry Blank donne à entendre le sound Sondheim tout à la fois fait de classicisme, de dissonances et de swing !
Un bonheur n’arrivant, parfois, jamais seul, la présence à la baguette de Charlotte Gauthier, pour la seule soirée du 30 décembre, aura également constitué un très beau moment. Assistant Larry Blank pour l’ensemble de la tournée, pianiste en fosse pour les représentations auxquelles nous avions assisté à l’Opéra de Nice, la baguette de Charlotte Gauthier constitue une direction de luxe : Compositrice, cheffe d’orchestre particulièrement investie et repérée dans le domaine de la comédie musicale, cette diplômée du CNSM de Paris que l’on a pu voir diriger la production des Misérables au théâtre du Châtelet, sait apporter sa touche personnelle à la partition de Sondheim et réussit à mettre en évidence certains pupitres de la phalange avignonnaise : sous sa direction, on remarque ainsi l’importance des cordes dans un ouvrage qui donne à la notion d’« hybridité » toute sa valeur.

On croit avoir compris que Charlotte Gauthier sera bientôt de retour en fosse au Châtelet, pour une autre comédie musicale, et on s’en réjouit d’avance !
Dans les bagages de Larry Blank, une surprise de taille nous arrive de New York : le batteur Mickael Berkowitz, gloire de son instrument qu’il a pratiqué dans les plus grands big bands d’Outre-Atlantique, accompagnant longtemps Liza Minelli dont il fut non seulement le batteur mais également le chef d’orchestre et travaillant, pendant de nombreuses années, avec le grand Nelson Riddle, arrangeur entre autres de Frank Sinatra, pour des enregistrements mythiques ! Avec ce type de personnalité dans la fosse, on ne sera pas étonné de lire qu’un numéro tel que le show-stopper « Side by Side » aura, chaque soir, déclenché un triomphe auprès du public, tant le groove impulsé par Mickael Berkowitz aura été communicatif à l’ensemble de l’orchestre et de la troupe !
On a de la peine à se dire que l’on ne reverra peut-être plus une telle personnalité dans la fosse des autres représentations de la tournée de Company.

Sans réécrire ce que nous relevions déjà dans notre précédent compte-rendu du spectacle à l’Opéra de Nice, il est totalement légitime d’insister sur la performance absolument remarquable de Gaétan Borg, Bobby de grande classe, tant par son impact vocal d’où se dégage toujours une authentique émotion que par son jeu scénique, donnant à voir les diverses facettes d’un célibataire aisé de trente-cinq ans qui, malgré son activité sociale trépidante, n’est jamais très éloigné de la fêlure…
Autour de lui, nous retrouvions avec beaucoup de plaisir Marion Préïté et Arnaud Masclet, Sarah et Harry toujours aussi confondants de naturel dans leur scène de démonstration de karaté et, pour ce qui est de ce dernier, d’une belle sensibilité dans l’émouvante chanson « Sorry-Grateful ».
De même, en Peter et Susan, couple a priori idéal et pourtant bel et bien en train de divorcer, Joseph De Cange et Camille Mesnard nous plonge, une fois encore, dans l’esprit de la grande comédie hollywoodienne, tout comme Loïc Suberville et Eva Gentili, de nouveau désopilants dans la scène de consommation mondaine de marijuana !

On attendait avec impatience de réentendre l’hilarante Jeanne Jerosme(Amy) dans « Getting Married Today », chanson de Sondheim à l’écriture répétitive, à la Steve Reich, de belle facture : toujours aussi irrésistible, elle partage avec Sinan Bertrand (Paul) l’une des scènes qui déclenche évidemment l’enthousiasme du public !
Dans l’environnement amical de Bobby, le couple sophistiqué formé par Larry et Joanne tient une place à part, faite de détachement mondain et de cette touche de désastre quasi-fitzgeraldienne dans laquelle Sondheim aimait sans doute à s’identifier.

Redire donc que Scott Emerson et Jasmine Roy sont deux très grands artistes frôle l’évidence, tant leur couple dans ce spectacle fonctionne avec ce naturel si nice and easy, comme disent les anglo-saxons. De fait, on ne se lasse pas de voir Emerson évoluer sur la piste de ce night-club, dans ce style branché années 70 qui le rend irrésistible de pulsation rythmique. Quant à Jasmine Roy, elle « est » Joanne, un personnage marqué par les plus grandes divas de Broadway depuis la création de Company, auquel elle ajoute ce caractère délicieusement détaché, si new-yorkais « haut de gamme », qui fait de « The Ladies Who Lunch », chanson iconique de Sondheim, l’un de ces moments qui continuent à nous accompagner, une fois le show terminé.
Si Lucille Cazenave et Camille Nicolas retrouvent, respectivement, leurs emplois de Kathy, la fille de province venue chercher son grand amour à Manhattan – et préférant finalement en repartir pour, enfin, se marier ! – et d’April, l’hôtesse de l’air si délicieusement niaise à laquelle il revient d’interpréter, avec Bobby, le duo « Barcelona » – l’un des moments les plus cruels de la partition ! – c’est à une nouvelle venue dans la troupe qu’est confié, en Avignon, le rôle de Marta : Virginia Sirolli.
Jeune artiste italo-suisse, dont les parents sont tous deux artistes lyriques, Virginia Sirolli explose littéralement dans « Another Hundred People », probablement le hit du show le plus pop et le plus urbain, qui vient nous rappeler que Company a été composé au début des années 70 : non seulement, l’actrice est totalement convaincante dans un rôle où le seul fait de se mouvoir sur scène est déjà presque de la danse, mais la façon dont elle chante le titre-phare de Sondheim, avec ce mélange de pulsation pop et de legato lyrique, captent immédiatement l’attention des plus avertis parmi les spectateurs, propulsant cette attachante interprète dans les traces de l’inoubliable Pamela Myers, créatrice du rôle à Broadway. Sans nul doute, a star is born !
Oui, vraiment un parcours sans faute que ce Company !
Hervé Casini
28, 30 et 31 décembre 2025
Company
Comédie musicale créée le 26 avril 1970, à l’Alvin Theatre, Broadway, New York – Musique et Paroles des chansons : Stephen Sondheim (1930-2021) – Livret : George Furth (1932-2008) – Traduction du livret : Stéphane Laporte
Orchestre national Avignon-Provence, direction : Larry Blake / Charlotte Gauthier (30/12) – Mise en scène : James Bonas – Chorégraphie : Ewan Jones – Scénographie : Barbara De Limburg – Costumes : Nathalie Pallandre – Lumières : Christophe Chaupin – Vidéo : Anouar Brissel – Sound design : Unisson design.
Section rythmique :
Clavier :Charlotte Gauthier / Arzhel Rouxel – Batteur : Mickael Berkowitz– Guitariste :Yannick Deborne – Saxophonistes :Roland Seilhes, Nicolas Fargeix, Clément Caratini, Stéphane Cro.
Distribution :
Robert / Bobby : Gaétan Borg – Joane : Jasmine Roy – Larry : Scott Emerson – Amy : Jeanne Jerosme – Paul : Sinan Bertrand – Sarah : Marion Préïté – Harry : Arnaud Masclet – Susan : Camille Mesnard – Peter : Joseph De Cange – Jenny : Eva Gentili – David : Loïc Suberville – April : Camille Nicolas – Marta : Virginia Sirolli – Kathy : Lucille Cazenave.







