Festival Lehár de Bad Ischl, en Autriche
Créée en 1924, Gräfin Mariza(Comtesse Maritza) demeure l’un des fleurons de cette « seconde époque » de l’opérette viennoise. Son compositeur, Emmerich Kálmán, déjà auteur de Die Csárdásfürstin (Princesse Czardas n’a rien perdu de sa séduction et continue d’en cultiver les souvenirs tout en s’ouvrant en la circonstance, aux rythmes et aux libertés nouvelles des années vingt.
La retrouver au Festival Lehár de Bad Ischl prend un relief particulier : pour son 65e anniversaire, l’intendant Thomas Enzinger en a confié une nouvelle production à Angela Schweiger, sous la direction musicale de Marius Burkert.

L’intrigue narre les amours contrariées de la riche comtesse Mariza et de Tassilo, aristocrate ruiné réduit à cacher son identité pour administrer son domaine Sous l’habit d’intendant. Mariza et lui s’aiment bientôt sans parvenir à se l’avouer, l’orgueil de l’un rencontrant la défiance de l’autre. Les quiproquos se chargeront de retarder l’inévitable réconciliation ; en écho, le mariage manqué de Zsupán se résout dans l’amour naissant pour la jeune Lisa, sœur de Tassilo.
Le livret n’échappe à aucune convention du genre, mais Kálmán y instille une dualité rare : la fête peut à tout instant basculer dans la nostalgie, le rire laisser place à la mélancolie ; c’est ce basculement permanent, plus que l’intrigue elle-même, qui fait la force de l’ouvrage d’autant que sensualité et vitalité rythmique s’y mêlent avec une efficacité intacte tandis que commencent à apparaître des rythmes appartenant déjà au nouveau monde musical des années vingt.

À Bad Ischl, Angela Schweiger ne cherche nullement à reconstituer la Hongrie aristocratique fantasmée par les librettistes. Sa Gräfin Mariza évolue résolument dans le présent. Le palais imaginé par le décorateur Stefan Wiel est moins une demeure fastueuse qu’un lieu fatigué par le temps, dont les murs défraîchis semblent conserver la mémoire d’une splendeur disparue. Dans cet univers surgissent téléphones portables, ordinateurs, vidéos, DJ et réseaux sociaux. Zsupán se rêve en influenceur tandis que la société qui gravite autour de Mariza se livre à des fêtes où insouciance et érotisme prennent volontiers des allures de fuite en avant.
La mise en scène tire surtout sa force d’une lecture psychologique inédite de l’héroïne : plusieurs retours en arrière font resurgir l’enfance de Mariza, incarnée par une petite fille sur le plateau, suggérant sous l’assurance de la femme riche et indépendante une blessure ancienne – celle d’une séparation parentale – qui éclaire son détachement affiché à l’égard des hommes.
Cette actualisation fonctionne d’autant mieux qu’elle rejoint finalement l’un des sujets véritables de l’ouvrage : l’argent qui fausse les relations humaines. La noblesse ruinée de Tassilo et la richesse de Mariza appartiennent certes au monde de 1924, mais la difficulté de savoir si l’on est aimé pour soi-même ou pour sa position sociale n’a rien perdu de son actualité. Angela Schweiger tire intelligemment parti de ce parallèle sans chercher à transformer l’opérette en démonstration sociologique.

Musicalement, la production doit beaucoup à Marius Burkert et au Franz Lehár-Orchester, à leur aise dans un langage qu’ils connaissent de l’intérieur, et surtout cette respiration si particulière entre abandon des valses et emportement des czardas et c’est bien là que se joue l’essentiel. L’orchestre possède cette souplesse rythmique et cette familiarité avec l’idiome austro-hongrois qui donnent à la partition son parfum particulier. Le Chœur du Lehár Festival et l’ensemble de danse participent avec une égale énergie aux grands mouvements collectifs.
Dans le rôle-titre, Bryony Dwyer oppose à l’image convenue de l’aristocrate sûre d’elle une Mariza plus fragile, portée par un soprano généreux et une ligne lyrique privilégiée sur l’effet. Face à elle, Daniel Pataky impose un authentique ténor lyrique, retenu et digne, dont l’éclat final donne à Tassilo toute la stature du grand style viennois. Claudia Goeb campe une Lisa vive et pétillante, tandis que Lukas Karzel, Zsupán devenu influenceur narcissique, se révèle l’un des grands bonheurs comiques du spectacle par son sens du rythme et son autodérision. Martin Achrainer compose un Populescu trouble et manipulateur, et Petra Strasser comme Georg Schubert offrent, au troisième acte, un numéro de composition savoureux en princesse Guddenstein et Penižek qui ravit le public. Jakob Kücher en Tschekko attachant et Eva Schöler, mezzo au timbre sombre et incisif en Manja, complètent une distribution homogène. La chorégraphie inspirée d’Evamaria Mayer, servie avec bonheur par l’Ensemble de danse du festival, et l’engagement scénique et vocal du Chœur du Lehár Festival, achèvent de donner au spectacle sa vivacité.

Cent ans après sa création, cette Gräfin Mariza pose la question qui hante aujourd’hui tout le répertoire de l’opérette viennoise : comment le représenter sans le muséifier ni le trahir ? En conservant la mécanique dramatique et la musique de Kálmán tout en faisant affleurer, derrière les conventions, la solitude d’une femme riche, la fierté blessée d’un homme déchu et la nostalgie d’un monde disparu, Angela Schweiger trouve une troisième voie convaincante. On comprend, à Bad Ischl, pourquoi l’ouvrage continue de séduire.
Pierre Fortino
9 août 2026
Gräfin Mariza (Emmerich Kálmán)
Direction musicale : Marius Burkert – Adaptation scénique et mise en scène : Angela Schweiger – Chorégraphie : Evamaria Mayer – Décors Stefan Wiel – Costumes : Sven Bindseil – Lumières : Johann Hofbauer.
Distribution :
Mariza : Bryony Dwyer – Petite Mariza : Paula Goebl / Josephine Sidak / Charlotte Sidak – Tassilo Daniel Pataky – Lisa : Claudia Goebl – Kolomán Zsupán : Lukas Karzel – Populescu : Martin Achrainer – Božena Guddenstein zu Clumetz : Petra Strasser – Tschekko : Jakob Kücher – Penižek : Georg Schubert – Manja : Eva Schöler
Franz Lehár-Orchester – Chœur du Lehár Festival Bad Ischl – Tanzensemble du Lehár Festival Bad Ischl




