Depuis plusieurs saisons « Opéra sur Écrans » permet de diffuser en streaming une production lyrique à l’initiative de l’Opéra de Rennes et d’Angers-Nantes-Opéra. C’est Robinson Crusoé de Jacques Offenbach, dans la mise en scène de Laurent Pelly, qui cette année a pu bénéficier de ce programme gratuit, populaire et néanmoins exigeant. L’ouvrage donné à l’Opéra de Rennes a été diffusé le 18 juin en direct sur France Télévision et diverses chaînes locales, mais il a aussi touché, via les écrans, les publics massés sur les parvis du théâtre Graslin, du Grand Théâtre d’Angers et de l’Opéra de Rennes, mais aussi celui de plus de 75 lieux de la région Bretagne et Pays de la Loire. « De Nantes à Sarrebruck, d’Angers à Descartes et l’Île d’Yeu, de Rennes à Guernesey », dixit le teaser !
Notons que Robinson Crusoé avait connu une série de représentations en décembre 2025 au théâtre des Champs Élysées à Paris (la coproduction englobe les quatre théâtres avec le collaboration du Palazzetto Bru Zane), mais avec un orchestre et une distribution différents (avec comme seule rescapée du TCL, Julie Pasturaud).

Offenbach et la tentation du sérieux
Ce n’est pas la première fois qu’Offenbach entre à l’Opéra-Comique pour Robinson Crusoé le 23 novembre 1867. Il y a déjà donné Barkouf en 1860, un four complet, et n’oublions pas qu’il a hanté les lieux comme violoncelliste. Il y reviendra en 1869 pour Vert-Vert et en 1872 pour Fantasio, et c’est enfin à la salle Favart que seront montés Les Contes d’Hoffmann en 1881. Offenbach ne sera plus là et n’aura pu assister avant sa mort en 1880 qu’à un piano chant chez lui de son chef d’œuvre.
En dehors de l’Opéra-Comique c’est ailleurs que le compositeur aura pu faire entendre des partitions perçues comme plus ambitieuses que celles de ses opéras-bouffes. En 1860 son ballet le Papillon est joué à l’Opéra. En 1864 son opéra les Fées du Rhin est créée à Vienne et on pourrait ranger dans la veine sérieuse et opératique des ouvrages comme les Bergers (1865, Bouffes parisiens) et le Roi Carotte (1872, Gaîté), écrit à cheval sur le Second Empire et la Troisième République.

L’intrigue de Robinson Crusoé
Élevé dans un milieu britannique douillet et normé, aimé de sa cousine Edwige, Robinson Crusoé ne rêve que de grand large et de partir loin avec son ami Toby. Ce dernier est convaincu par sa femme Suzanne de renoncer au départ, tandis qu’Edwige se range à l’irrépressible besoin de voyage de celui qu’elle aime et dont elle aimée.
Échoué dans des terres lointaines Robinson passe six ans avec Vendredi, un îlien qu’il éduque et qui lui est entièrement dévoué, bien qu’issu de tribus qui pratiquent l’anthropophagie.
Edwige, Suzanne et Toby, partis à la recherche de Robinson, sont débarqués sur l’île à la suite d’une mutinerie de leur navire. Suzanne et Toby échappent au cuisinier Jim-Cocks venu lui aussi d’Angleterre et connu d’eux. Alors que le sacrifice ramené à un des deux anglais reste en suspens, Edwige sur le point d’être immolée comme déesse blanche au dieu Saranha ne doit son salut qu’au coup de pistolet que se décide à tirer Vendredi afin d’effrayer la tribu cannibale.
Tous se retrouvent dans la grotte de Robinson où Vendredi convoite Edwige avant d’être raisonnée par Toby.
L’équipage anglais avait débarqué sur l’île, afin de s’approprier les richesses de Robinson. Les marins seront mis en échec grâce aux stratagèmes de ce dernier, mais aussi de Vendredi aidé de sa propre tribu. Les Européens obtiendront d’une partie de l’équipage de retourner avec elle au royaume britannique.

Une pièce racisée ?
Le livret d’Eugène Cormon et d’Hector Crémieux, d’après Daniel Defoe, écrit pour servir la partition du musicien n’est pas aussi inintéressant qu’on l’a parfois dit. Il nourrit une histoire faite de rebondissements, sans temps morts, mais surtout il est riche d’une matière qui fait remonter des sujets sensibles qui nous concernent toujours et dans lesquels les metteurs en scène peuvent puiser.
On part d’enjeux géographiques : l’Angleterre et l’embouchure de l’Orénoque, la première représentée par les personnages de l’intrigue, mais aussi par les marins. L’île est elle-même habitée par plusieurs tribus cannibales par rapport auxquelles Robinson parvient à s’isoler tout en gardant un regard vers les côtes. La rencontre avec Vendredi permet d’aborder le problème du choc des civilisations et de l’acculturation. Certes les stéréotypes prospèrent, ceux des tribus indigènes caricaturales à souhait. Les mœurs de Vendredi devront être décantées par Robinson pour accéder à la morale européenne et à une religion monothéiste. L’acculturation achoppe sur la sexualité lorsque l’autochtone invoque la polygamie pour « partager » Edwige avec Robinson. Si Toby et Jim Cock recentrent le problème, ils le déplacent aussi sur la possibilité d’enchaîner les relations féminines.
La pensée racisée peut néanmoins être nuancée : d’abord parce que plusieurs stéréotypes sont moqués (« Chanson du pot au feu »), ensuite parce que la personnalité dramatique et vocale de Vendredi impose au personnage une conduite transgressive de son milieu. C’est lui qui sauve les Européens et les auteurs ont fait de Vendredi un être sans filtre, comme le révèlent ses couplets de l’acte III « Maître avait dit à Vendredi ». Ce n’est pas un hasard si le rôle, un travesti, a été distribué à Célestine Galli-Marié, créatrice de Mignon mais surtout de Carmen en 1875, un personnage largement indépendant. Vendredi est un rôle clef de Robinson Crusoé.

La mise en scène / costumes de Laurent Pelly, la scénographie de Chantal Thomas et la réécriture du livret d’Agathe Mélinand
Aux antipodes avec ce qu’avait fait Robert Dhéry de l’ouvrage à l’Opéra-Comique en 1986, Laurent Pelly propose une mise en scène articulée avec l’adaptation d’Agathe Mélinand et la scénographie de Chantal Thomas (sans oublier les lumières de Michel Le Borgne) moderne et transposée qui sans doute ne s’éloigne pas plus de l’ouvrage d’origine que le livret ne s’éloignait du roman de Daniel Defoe. Le spectacle trouve sa cohérence dans le resserrement du texte parlé, dans le discours sociétal réécrit et dans le rythme que recoupent les procédés de la comédie musicale.
L’acte I, le plus littéral, ne laisse rien transparaître des épreuves que vont traverser les personnages dans le monde d’aujourd’hui. C’est une famille saisie dans son intimité qui est évoquée par les gestes et les postures du quotidien, mais aussi, en décollant de la réalité, traversée par le souffle du rêve. Pour parvenir à ce climat, la mise en scène fait alterner les tableaux vivants, la tournette et les numéros dansés. L’effervescence aussi bien que la mise en relief des individualités y trouvent leur compte. À propos de la première on comprend le choix d’exhumer le quatuor qu’avait fait Manuel Rosenthal dans sa Gaîté parisienne (1938), tant ses syncopes collent aux ensembles entraînants de la partition.
L’acte II ne conduit pas le spectateur dans l’île perdue attendue, mais aux pieds des gratte-ciels de Manhattan dans ce qui ressemble à un camp d’émigrés, les tentes ouvrant sur Robinson et Vendredi échoués en haillons dans un monde de misère, l’intimité du couple palliant la détresse et la nostalgie du passé. La rencontre avec Jim Cocks est l’occasion d’un nouveau tableau d’abattoir aseptisé très coloré, mais significativement dystopique. La satire emprunte à l’opéra-bouffe plus qu’à l’esthétique plus conformiste de l’opéra-comique. Les bouchers anthropophages au-dessus desquels trône un EAT éloquent exécutent les gestes mécaniques des nouveaux temps modernes dans une chorégraphie endiablée pour fabriquer les produits transformés, n’était qu’arrivent sur leur table de travail Suzanne et Toby enveloppés de cellophane. Ils retrouvent ce qu’étaient dans la pièce d’origine leurs relations face au Bristolien qui les a précédés dans l’expatriation. La scène se vidant, c’est au tour d’Edwige d’apparaître sous contention sur un brancard inquiétant. Le sort qui lui est réservé n’a rien à envier à celui de ses compagnons. La tribu qui s’en charge est affublée des costumes et masques qui rappellent l’actuel président américain. La scène associée au délire d’Edwige présente un climat glauque et salace, les sauvages ne se privant pas de gestes déplacés et de quasi agressions. Le grand air qui depuis Joan Sutherland n’a pas échappé aux cantatrices modernes, Natalie Dessay, Jodis Devos ou Julie Fuchs, est connoté par une sorte de folie particulièrement bienvenue et exécutée.

L’acte III ramène au camp new-yorkais que les immeubles enserrent de plus près. S’y déroulent les différentes retrouvailles que raniment les retours poétiques vers le passé ; les codes interprétatifs sont précis dans le duo Edwige / Robinson, dans le sextuor, comme dans les couplets du compagnon de Robinson « Maître avait dit à Vendredi » où l’accent est mis sur la complexité et l’aporie de l’acculturation.
Le finale à nouveau dans un espace ouvert fait intervenir le « Chœur des marins », puis des femmes, venus spolier Robinson ; leur ivresse et leur militarisation scandent le stratagème de ce dernier. L’entrée en scène des troupes mobilisées par Vendredi censées amener le happy end n’en interroge pas moins sur le choix que fait Robinson de s’asseoir au pied d’un palmier signifiant sans doute moins la décision de ne pas suivre ses compagnons que de symboliser la solitude absolue que l’échappée réduite au fantasme ne peut combler.
Le spectacle fonctionne comme un récit à la fois onirique et signifiant, rehaussé par les contrastes et les couleurs, la chorégraphie millimétrée, et soucieux de mettre en valeur la partition d’Offenbach jamais parasitée.

Une superbe distribution
Pour l’avoir déjà chroniqué dans le Voyage dans la lune, on ne pouvait douter que le ténor belge Pierre Derhet ne soit l’interprète idéal pour incarner Robinson. Dans la lignée des ténors légers français (Raymond Amade, Bernard Alvi, André Mallabrera, Michel Sénéchal…), il apporte à des intonations ductiles la carrure qu’appelle le rôle. Le timbre clair, plein, est aussi élégant dans l’air d’entrée « Voir / C’est avoir » que ressenti dans l’arioso qui ouvre l’acte II, « Au seul bruit de mes pas… » ; un lyrisme puissant émane dans les duos, notamment quand il est dicté par le choc des retrouvailles à l’acte III. Le personnage est guidé par le rêve et l’intériorité conformément au parti pris fantasmatique du rôle établi par Agathe Mélinand.
À ses côtés, Mathilde Ortscheidt joue un Vendredi exceptionnel, salué à l’applaudimètre ; nous avions déjà évoqué le superbe mezzo de l’artiste dans le Petit Faust à l’Opéra de Tours. La chanson de l’acte II « Tamayo, mon frère » met à la disposition d’un éveil à l’humanité des notes enveloppées et expressives, dans la « Berceuse » les demi-teintes et le legato voulu, dans les couplets « Maître avait dit à Vendredi » le dépit que soulignent les accents de l’intonation, la voix longue et modulée. Les sons ne sont jamais grossis, mais projetés avec éclat, l’ethos s’avérant subtil et raffiné.
Catherine Trottmann fait d’Edwige un personnage et un profil vocal vus sous leurs divers éclairages : à l’acte I le chant articulé du duo « Apprenez mon cousin » que précède la romance « S’il fallait qu’aujourd’hui » finement ciselée ; dans le duo du dernier acte la voix puissamment projetée répond à l’intensité de la situation ; la valse « Conduisez-moi vers celui que j’adore ! », acmé de l’acte II, est riche de vocalité, distillant sans compter trilles, sons filés et aigus insolents, amenant le personnage au bord de la folie.

Le second couple n’a pas moins de présence dans la pièce. Dans la soubrette Suzanne Apolline Raï-Westphal est ravissante dans son ariette « Tom était un danseur ingambe » ; la voix lumineuse et bien projetée s’exprime avec légèreté et vigueur dans le duo « Ô mon Toby, mon doux ami », confortant la malice du texte, ou dans le quatuor du III.
Ce soin apporté au texte on le retrouve chez Kaelic Boché, excellent ténor distribué dans divers répertoires ; on l’a chroniqué dans le Voyage dans la lune. Il apporte à Toby un sens du jeu, un subtil dramatisme, mais aussi un timbre clair et articulé, un chant mordant, que ce soit dans son air « Mon ami j’ai réfléchi », dans le duo évoqué plus haut ou le quatuor avec Vendredi, Jim Cocks et Suzanne.
La distribution est complétée par trois artistes qu’on retrouve régulièrement au fil des distributions des grandes maisons d’opéra : Marc Scoffoni, percutant Jim Cocks, comédien crevant l’écran et chanteur éloquent, Julie Pasturaud dans un emploi de caractère où l’artiste n’a pas de rivale, enfin le remarquable Frédéric Caton, artiste international, à la voix plus que souveraine et comédien hors pair.
Le chœur Angers Nantes Opéra dans ses interventions manifeste son investissement et sa puissance, tandis que l’Orchestre national des Pays de la Loire brillamment dirigé par Guillaume Tourniaire sait faire ressortir les pages symphoniques, la veine sentimentale de l’opéra-comique et les touches parodiques aussi bien que l’impulsion théâtrale attachée au nom d’Offenbach.
La coproduction partout où elle s’est arrêtée a été encensée.
Didier Roumilhac
29 mai 2026
Robinson Crusoé (Jacques Offenbach)
Direction musicale : Guillaume Tourniaire – Mise en scène / costumes : Laurent Pelly – Scénographie : Chantal Thomas – Lumières : Michel Le Borgne – Dramaturgie : Agathe Mélinand.
Distribution :
Robinson : Pierre Derhet – Edwige : Catherine Trottmann – Sir William Crusoé : Frédéric Caton – Toby : Kaelig Boché – Jim Cocks : Marc Scoffoni – Atkins : Olivier Naveau – Vendredi : Mathilde Ortscheidt – Suzanne : Apolline Raï-Westphal – Deborah : Julie Pasturaud.
Orchestre National des Pays de la Loire – Chœur : Angers Nantes Opera / direction : Xavier Ribes.







